Vous vous souvenez de Truck Violence, jeune groupe canadien dont je vous avais parlé avec enthousiasme en mars 2025 après avoir découvert un petit peu par hasard l’existence de leur premier album paru quelques mois plus tôt sur Mothland Records et Southern Lord Records ? Eh bien les voilà aujourd’hui de retour. Enfin plus exactement depuis le 26 juin dernier puisque c’est en effet à cette date qu’est paru
The Weathervane Is My Body, un deuxième album dont l’objectif plus ou moins explicite est évidemment de faire passer la formation du statut de chouette révélation dont le nom s’est transmis essentiellement par le bouche à oreille (et par le biais de quelques chroniqueurs ayant eu le nez creux) à celui de groupe capable de réitérer l’exercice avec au moins autant de succès et ainsi confirmer toutes les belles choses dites à son sujet précédemment. Un cap qu’il n’est jamais évident de franchir mais dont les Canadiens parviennent à s’acquitter élégamment.
Librement inspiré par les Américains de Chat Pile avec lesquels il partage, on l’a déjà évoqué précédemment, plusieurs points communs, c’est tout naturellement sur le label californien The Flenser (Chat Pile, Agriculture, Have A Nice Life, Bosse-De-Nage...) que Truck Violence à récemment trouvé refuge. Une signature qui n’a rien de très surprenant puisqu’au-delà de ce lien de parenté tout à fait flagrant avec les Américains d’Oklahoma City, Truck Violence est un groupe qui possède lui aussi, au même titre que la plupart des formations figurant au roster du label de San Francisco, une approche définitivement singulière qui très vite lui a effectivement permis de se démarquer et même de tirer son épingle du jeu.
A l’occasion de ce deuxième album, Truck Violence a fait le choix d’une illustration moins brutale mais qui en revanche laisse davantage de place à l’interprétation. Posée en plein milieu de l’Avenue du Parc à Montréal, on trouve une version réduite d’une ancienne maison québécoise avec à son sommet Karsyn Henderson dans une position qui évoque une forme de contemplation non pas résignée mais plutôt défiante. Comme le suggèrent les notes sur Bandcamp, le groupe y exprime ici une forme de résistance de cette ruralité si chère aux membres de Truck Violence face aux poids de n’importe quelle grande ville qui tend souvent à écraser toute forme d’individualité. Si jamais déjà beaucoup celle du premier album pour son côté grotesque et outrageusement violent, je trouve cette nouvelle composition particulièrement réussie justement parce qu’elle interroge peut-être davantage et qu’il s’en dégage quelque chose d’éphémère et d’irréel et en même temps de très concret et profondément personnel.
Comme on pouvait naturellement s’en douter,
The Weathervane Is My Body ("weathervane" signifiant "girouette" en anglais) marche à grandes enjambées dans les pas de son prédécesseur à ceci près que ce sentiment de fraîcheur qui accompagne bien souvent les découvertes les plus inattendues que l’on peut faire s’est aujourd’hui quelque peu estompé au profit d’attentes qui finalement n’engagent que chacun d’entre nous. De même, les premières écoutes ont fait planer chez moi une sensation étrange, comme un manque de flamboyance de la part de nos quatre Canadiens malgré les signes d’un album maitrisé, peut-être tout de même un brin frustrant par sa durée particulièrement contenue (trente-deux minutes ici), mais que l’on devine pourtant comme étant réussi.
Cette flamboyance en berne, si je n‘ai pas réussi à mettre tout de suite le doigt sur son origine, s’explique finalement par la disparition de ces passages les plus chaotiques et explosifs qui ponctuaient
Violence. Des passages débridés et hystériques qui, bien que courts et certainement pas systématiques, apportaient malgré tout un grain de folie ainsi qu’un soupçon de contraste supplémentaire à une formule pourtant déjà bigarrée. Alors bien évidement, cela ne signifie pas pour autant que les Canadiens se soient complètement assagis et que leur formule ait perdu de son intérêt mais ce faisant c’est une tout de même une petite partie de leur identité qui disparaît. Pour autant,
The Weathervane Is My Body conserve encore de nombreux mais néanmoins plus discrets oripeaux issus de ces influences Noise et Hardcore. C’est le cas sur "Jaundiced And Reaching For A Mother" avec cette rythmique chaloupée entamée aux alentours de 0:29, "New Jesus" et "Stomach As A Tower And The Globules Descending" avec ces riffs dissonants, "Your Name, It’s Walking" avec cette accélération entamée à 1:40 ou bien encore "Kindly, Wash Yourself" avec ce passage plus syncopé à 2:34. Plus globalement, on le constate également tout au long de ces trente-deux minutes à travers les lignes de chant arrachées et tendues de Karsyn Henderson ainsi qu’à travers des constructions toujours assez alambiquées et inattendues qui rendent chaque composition unique. De même, cette lourdeur poisseuse héritée du Sludge a elle aussi trouvé le chemin de ce nouvel album avec à plusieurs reprises des passages d’une certaine lourdeur ("Jaundiced And Reaching For A Mother" à 1:51, les premiers et derniers instants de "New Jesus", "Your Name, It's Walking" à 0:55, "Stomach As A Tower And The Globules Descending" à 1:50...). Enfin, on appréciera évidemment de constater que Truck Violence n’a pas renoncé à exprimer cette sensibilité rurale qui le caractérise avec, là encore, quelques nouvelles séquences de banjo toujours aussi délicieuses, que ce soit le temps d’un morceau comme avec "House Caught Fire" et "Gerard, Be Quiet" ou bien le temps de passages plus brefs mais tout aussi évocateurs comme sur les dernières notes de "Compelled By Christy" et "Your Name, It's Walking".
Un poil surpris et déçu lors de ma première écoute,
The Weathervane Is My Body est finalement parvenu à s’imposer comme le digne successeur de son aîné que j’apprécie d’ailleurs aujourd’hui toujours autant. Certes, la musique du groupe a effectivement un petit peu perdu de son intensité, de sa folie et de sa flamboyance mais le groupe possède encore suffisamment de personnalité pour que cela ne soit pas considéré comme un handicap. De ces sonorités toujours aussi variées qui continuent d’emprunter allègrement à la Noise, au Hardcore, au Sludge, à la Folk ou à Chat Pile à une écriture toute personnelle qui parvient souvent à prendre l’auditeur à contrepied en passant par cette poésie introspective, viscérale et quelque peu absconse récitée et déclamée par un Karsyn Henderson toujours aussi écorché et à fleur de peau, Truck Violence reste cette bizarrerie rafraichissante qu’elle était à ses débuts malgré la perte d’une petite partie de son identité exprimée ici de manière un poil moins explicite. Bref,
The Weathervane Is My Body est un deuxième album une fois encore très réussi.
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