Une des différences majeures entre le fan de
metal contemporain, né après l’avènement d’Internet, et celui des années 90, voire fin 80 me concernant (et que dire des plus anciens), c’est l’accessibilité. Il existe tellement de formations, de disques dont je dévorais les chroniques dans les magazines de l’époque et qui, à cause d’un portefeuille maigrelet, me sont passés sous le nez que l’arrivée de la digitalisation m’a surtout donné envie de repartir à la découverte de ce que j’avais manqué et qui me faisait tant rêver plutôt que de foncer tête baissée dans la course illusoire à la nouveauté, de toute façon disponible partout, à toute heure, sans effort, gratuitement quoi qu’on en pense.
Parmi les nombreux loupés de mon adolescence :
MUCKY PUP. J’ai vu défiler ses six albums parus entre 1988 et 1995 sans jamais pourvoir y poser une oreille. Et parmi ces disques, ce n’est bizarrement pas
Can’t You Take a Joke? (1988) que j’ai d’abord eu envie de découvrir, ni
A Boy in a Man’s World (1989), ni même l’
Act of Faith de 1992 pourtant encensé. Non, c’est
Lemonade que j’ai d’abord souhaité découvrir, le LP de la scission, de la discorde, celui où le guitariste fondateur
Dan Nastasi ne joue pas, tout ça uniquement à cause d’un article lu dans feu
RAGE, formidable revue nourricière à qui je dois tant de découvertes…
Avec sa pochette emblématique, en rupture totale des précédentes où les musiciens avaient pris l’habitude de se mettre en scène (si ce n’est
A Boy in a Man’s World),
Lemonade est le second et dernier album promu par
Century Media Records qui pensait certainement avoir réussi une belle opération en signant les Américains pour
Act of Faith. Sauf que le
line up se casse la gueule, que
Nastasi part voir ailleurs si l’herbe est plus forte en THC (
DOG EAT DOG,
NASTASEE) et qu’avec lui on dirait bien que c’est tout le côté
crossover fusion un peu fendard à la
D.R.I.,
SCATTERBRAIN voire
RHCP qui a foutu le camp. Sauf que les mecs qui restent, ils ont plein d’histoires à raconter, des histoires tristes, des histoires mélancoliques, des fonds de rage enfouie, qu’on croirait à les écouter qu’ils en ont plein les miches d’endosser le rôle des joyeux drilles jamais derniers pour la déconne. D’où
Lemonade, à mon sens un véritable petit bijou de
college rock core teinté de
pop, paradoxalement aussi profond que son habillage d’agrume s’avère épuré. Oui, le risque est grand que ces qualificatifs fassent fuir en masse, ils sont sans doute mal choisis d’autant que, c’est vrai, l’auditeur constatera assez rapidement que le LP est aussi fortement marqué par le mouvement
grunge, un goût de
PIXIES bagarreur (« Three Sides »).
Il y a des airs d’
ALICE IN CHAINS dans certaines harmonies vocales (« Own Up for What You Say »), du
SOUNDGARDEN anticipant
Superunknown dans le traitement des guitares, voire le
HELMET campagnard de
Betty dans la massivité des guitares mais, surtout, il y a de la mélodie, le gai désespoir d’un
Soul Searching Sun (
LIFE OF AGONY avant l’heure, sans compter tout le travail d’enjoliveur d’harmonies hérité de la
pop anglaise.
On se retrouve ainsi avec des pistes de désespoir brut telle que « If Wishes Were Fishes », partagée entre les vocaux hurlés de
Chris Milnes, définitivement sorti de l’adolescence insouciante, et des titres à la fausse légèreté digne d’un
BLIND MELON (« Confessions »), tu ne connais pas ? Oh la honte ! De bout en bout
Lemonade satisfera davantage les férus de
pop punk rock musclée que les amateurs du pur
crossover de la fin des années 80, c’est indéniable, je ne défendrai pas le contraire. Cela dit, comment résister à « Own Up for What You Say » ? À la sensibilité de « Junky Eyes » ? Même les instants trop mièvres d’un « The TVs On Fire » se sortent d’affaire grâce à leur énergie, leur débordement à fleur de peau, tant et si bien que les quarante minutes passent comme un rendez-vous parfait, avec le sentiment de connaître l’autre depuis toujours tant ses mélodies sont évidentes, fortes et fragiles à la fois (en avant les clichés), un peu comme écouter pour la première fois quelque chose que l’on connaît depuis toujours.
Si je n’exclus pas de faire un sort au reste de la discographie, j’aurais au moins la satisfaction d’avoir comblé l’une de mes nombreuses frustrations adolescentes, parce que
MUCKY PUP est finalement un marqueur musical de ces années 90 où même les groupes qui semblaient n’être là que pour la
fiesta contenaient davantage de profondeur que bon nombre d’artistes contemporains considérés comme « sérieux ».
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