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Khôrada - Salt

Chronique

Khôrada Salt
L’après Agalloch aura été, on le sait, un sacré bordel. Alors que le groupe était en relative panne d’inspiration sur son dernier disque – un The Serpent & The Sphere bon mais un peu trop convenu, signe d’une formation tournant en rond –, la séparation de John Haugm avec le reste de la bande aura entraîné une bataille d’ego et d’ambitions – surtout du côté de son leader – où chacun aura alors pris différents chemins, dans la continuité pour l’un (le projet Pillorian) et rupture pour les autres.

Aujourd’hui, tout est oublié (excepté pour Aesop Dekker, remplacé à la batterie par Hunter Ginn) et Agalloch est de retour depuis 2023, un nouvel album se faisant attendre. Mais ce chaos de sept ans aura profité aux trois-quarts de ses membres, partis fonder Khôrada avec Aaron John Gregory de Giant Squid. Là où Pillorian aura été une continuité d’Agalloch, Salt est d’une toute autre nature, sonnant comme une libération pour des musiciens peut-être trop bridés auparavant. En effet, bien qu’on puisse définir la musique des Ricains comme un mélange entre metal progressif et post-metal, difficile de trouver des points de comparaison avec d’autres formations. On peut construire quelques ponts avec Sòlstafir (cf. « Ossify » ou « Seasons of Salt » et leur énergie qui oscille entre rock, heavy metal et intensité black metal) mais on sent bien que cette œuvre est celle d’une rencontre entre personnes aux goûts et influences variées, ayant chacune travaillée son propre style et le laissant s’exprimer au sein d’une totalité qui, lors des premières écoutes, parait difficilement tenir debout.

C’est qu’on est malmené sur Salt, un ton général puissant et massif – Billy Anderson fait des merveilles à la production pour faire sonner cette union des contraires – cachant une multitude de motifs et d’ambiances. Les guitares comme ossatures de l’album, la batterie accule de nuances tandis que des couches d’effets et de claviers enrichissent encore davantage l’ensemble, le tout pris dans des tumultes incessants notamment personnifiés par la voix de Aaron John Gregory. Un chant singulier qui ne laissera pas indifférent par ses accents plaintifs aussi bien que passionnés. Si cela paraît être beaucoup à écouter, c’est que c’est bien le cas : Khôrada n’a pas créé un premier album timide ; il a mis toutes ses forces et sa créativité dans ces cinquante-cinq minutes, comme s’il y avait urgence à tout dire avant la fin.

Une fin que Salt voit venir et qui, à elle seule, explique ce maelstrom musical. Le livret cite Mark Fisher, philosophe et théoricien de l’hantologie à la suite de Jacques Derrida, ayant écrit que les futurs possibles ont été annulés par le capitalisme, ce dernier nous faisant vivre dans une absence d’alternatives dont les spectres nous hantent. Un texte du groupe, présent dans le livret, parle du contexte de création de l’album, pris entre plusieurs catastrophes environnementales à l’échelle mondiale (tornades, tremblements de terres et canicules records) rappelant que ces désastres signent notre mort prochaine mais pas celle de la planète, qui nous survivra. Enfin, l’artwork signé Cedric Wentworth donne l’impression de voir des peintures d’un artiste qui n’aurait jamais connu l’humanité mais à qui on l’aurait décrite, essayant de rendre tangible une chose disparue et inconnue depuis longtemps. Cela permet de voir ce côté brouillon et bouillonnant de Khôrada non pas comme un manque d’expérience – incompréhensible étant donnée la carrière de ses membres – mais comme une démarche volontaire, assumée. Une fois les écoutes répétées et ce style hors norme assimilé, un fil rouge se dessine, une atmosphère brûlante et solennelle à la fois, enfiévrée dans sa posture de deuil de ce qui n’a pas pu être (cf. l’interlude « Augustus », hommage à un fils mort-né).

Il y a des moments qui agrippent sur Salt, des passages d’une beauté qui n’a pas le temps de croître et s’en va aussi rapidement qu’elle arrive. Autour, il y a le plaisir provenant de tricotages disparates formant un tout fascinant, en fuite constante. Un moment d’inattention peut coûter cher. Cependant, quelques titres subjuguent continuellement, montrant qu’il y a ici quelques hauteurs et repères : « Seasons of Salt », « Wave State » et « Ossify » forment ainsi un trio captivant de bout en bout, où toutes les forces de la bande sont présentes en bloc, chaque morceau les utilisant à sa manière.

Pourtant, difficile de conseiller à tout le monde l’écoute de cet unique album de Khôrada – malheureusement parti trop tôt pour exploiter ce qui est en germe ici. Il ne plaira qu’aux amateurs et amatrices de musique défiant les conventions, musique exigeante et parfois inconstante, demandant d’éteindre les attentes et critiques préconçues sur la cohérence d’une œuvre ou la recherche d’une satisfaction immédiate. Les personnes prêtes à sauter le pas trouveront un disque sans suite ni équivalent bourré d’émotions vécues au sein de cette dystopie terne qui est la nôtre, instants fugaces pris dans une mise à mort annoncée de l’humanité. Personne ne se souviendra de ce qui est vécu ici ; cela ne le rend que plus précieux encore.

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Khôrada
Atmospheric / Progressive Post Metal
2018 - Prophecy Productions
notes
Chroniqueur : 8/10
Lecteurs :   -
Webzines :   -

plus d'infos sur
Khôrada
Khôrada
Atmospheric / Progressive Post Metal - 2016 † 2019 - Etats-Unis
  

tracklist
01.   Edeste  (07:18)
02.   Seasons Of Salt  (09:04)
03.   Water Rights  (06:03)
04.   Glacial Gold  (08:30)
05.   Augustus  (01:50)
06.   Wave State  (10:45)
07.   Ossify  (11:31)

Durée : 55:01

line up
parution
20 Juillet 2018

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