On attache parfois un sentiment à un événement, dans le but de le clarifier. Ainsi, on peut dire souvent d’une émotion qu’elle est comme une guerre, une tempête, qu’elle rappelle ce que l’on a vécu personnellement à un moment ou un extrait appartenant à la mémoire collective…
Cet album de The Body convoque chez moi une anecdote particulière : celle de l’enregistrement de
Death of A Ladies’ Man de Leonard Cohen par Phil Spector, un enregistrement qu’on décrit souvent comme une prise d’otage, le chanteur-guitariste aux prises avec un producteur fou, le menaçant d’un pistolet sous la gorge tout en lui disant qu’il l’aime, emportant les bandes pour tout arranger chez lui sans donner à l’artiste le dernier mot sur ce qui reste son œuvre.
Pourtant
I Shall Die Here est bien un longue-durée de The Body, reconnu comme tel et loin d’être une mauvaise expérience d’après le duo Chip King / Lee Buford. Contrairement à celui de Leonard Cohen, le dit-disque est souvent perçu comme un haut-fait de ses créateurs, particulièrement sombre et aventureux. On peut dire sans se tromper que l’expérience aura été nettement plus agréable avec Bobby Krlic, plus connu sous son pseudonyme The Haxan Cloak, compositeur – dont des bandes-originales comme celle du film
Midsommar d’Ari Aster – et producteur – notamment pour Health, Björk, Foals ou Father John Misty.
Mais malgré cette réalité, c’est l’effet que me fait
I Shall Die Here. J’y vois un album où The Body se fait charcuter, martyriser, dénaturer, au point de devenir autre chose que lui-même. Il y a ce son, clinique et ample, surproduit et sans la saleté qui marque les essais du projet en solitaire dans cette direction industrielle et caverneuse, figurée ici de façon proche à celle du longue-durée
Excavation de The Haxan Cloak. Il y aussi cette construction très cut ‘n’ paste, en collage, des titres faisant voir sous la luxuriance des effets la main du bricoleur. Cela a tout de suite créé une forme de rejet chez moi, comme un écœurement naissant d’un voyeurisme forcé, spectacle pervers d’une formation subissant un lifting forcé. Là où d’habitude The Body fait office de virus magnifiant et empoisonnant ses collaborateurs, l’entendre être manipulé de la sorte m’a tellement déplu que j’ai fini par laisser cette expérience dans un oubli volontaire.
Aujourd’hui, mon opinion est différente même si l’image reste.
I Shall Die Here ressemble bien à une prise d’otage mentale, la terreur dans le viseur, avec ses atmosphères nihilistes et surnaturelles évoquant l’analog horror. Sans recourir à certains clichés glitchés, il possède cet aspect synthétique et corrompu, comme une musique maudite dont écouter les bandes signe notre arrêt de mort (cf. les différents samples parcourant l’album). Toujours une histoire de trauma donc, mais à prendre aussi dans le sens d’une expérience devenant constitutive de soi, tant l’on sent ici les prémices de ce que The Body développera plus tard. Il suffit de retourner vers les récents
The Crying Out of Things et
I’ve Seen All I Need To See pour voir que l’on a là le début de lubies faites pour obséder longtemps le duo.
Cela ne fait pas de
I Shall Die Here un des meilleurs disques de The Body. L’influence de son producteur reste trop présente – la sortie des versions pré-prod sous le nom
Earth Triumphant en atteste –, dénaturant un son qui cherche son souffle et accumule sans vision d’ensemble, tapant juste (et fort) par passages et non sur la durée. Mais son histoire en fait une curiosité au sein d’une discographie des plus étranges en elle-même, ainsi qu’une œuvre fondatrice où The Body quitte définitivement les étiquettes classiques qu’on a pu lui coller à ses débuts. Pas un excellent disque ; un disque important.
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