Oui, oui et oui,
Overspace & Supertime est un album particulièrement long. Soixante-dix-huit minutes pour être tout à fait exact. Autant vous dire qu’en cette époque formidable où on nous apprend que les gens regardent leurs séries Netflix en accéléré, qu’il existe sur YouTube des méthodes pour maitriser l’art de la "lecture rapide", où le single et les playlist font loi chez les plus jeunes auditeurs et où ces puits sans fonds de médiocrité que sont TikTok et la section "reels" d’Instagram continuent d’entrainer dans les abysses tous les maniaques du scroll, sortir un album de cette trempe est ce que l’on peut qualifier de pari sacrément osé voire de majeur fièrement dressé... Car de l’attention il va vous en falloir pour espérer rester concentré tout au long de ce voyage terriblement exigeant qui, si vous ne vous bornez pas à cette histoire de durée, possède tout ce qu’il faut pour figurer sur la liste des incontournables de 2026.
Révélés au plus grand nombre avec la sortie en 2020 de
Visitations From Enceladus, premier album un poil moins ambitieux (même s’il faut reconnaître qu’ouvrir un disque sur un titre de vingt-cinq minutes n’est pas donné à tout le monde) mais déjà extrêmement convaincant, les Anglais de Cryptic Shift font aujourd’hui leur grand retour avec à la clef plus qu’un nouvel album à partager mais également un "nouveau" guitariste en la personne de Joss Farrington (Cryptworm, Seprevation...) arrivé dans les rangs de la formation il y a tout de même six ans déjà et l’appui dorénavant de Metal Blade Records. Au-delà d’une reconnaissance de tout ce travail accompli depuis maintenant quinze ans, cette collaboration avec le célèbre label américain est également la promesse d’une exposition beaucoup plus large et donc d’opportunités nouvelles à même de faire décoller la carrière des Anglais.
Illustré avec soin et surtout beaucoup de talent par Jesse Jacobi (Tomb Mold, Dream Unending, Mutually Assured Destruction, Spirit Adrift...),
Overspace & Supertime parvient d’emblée à attirer le regard. Une oeuvre grandiose et tout à fait dans le thème qui se révèle dans son entièreté une fois le livret en main et cette double-page dépliée sous nos yeux ébahis et occupés à scruter les moindres petits détails. Bref, on pourra dire ce que l’on veut mais il y a des artworks qui marquent quand même plus que d’autres... Sans grande surprise, la production est signée une fois de plus des mains expertes de Jack Helliwell avec qui Cryptic Shift collabore depuis maintenant plus de dix ans alors que le mastering a été confié pour l’occasion à monsieur Greg Chandler que je ne devrais plus avoir besoin de vous présenter. L’un et l’autre contribuent à une production absolument impeccable offrant puissance, caractère, équilibre et bien évidemment lisibilité.
Composé de cinq nouveaux morceaux dont deux pièces maitresses de vingt-neuf ("Stratocumulus Evergaol") et vingt minutes (« Overspace & Supertime »), ce deuxième album ne pourra se dévoiler qu’à force de répétition et d’insistance. Un postulat pouvant paraître contraignant mais auquel il semble compliqué de déroger tant l’écriture est riche, les compositions généreuses et particulièrement variées et les idées foisonnantes. Aussi à ceux qui n’auraient encore jamais croisé la route de nos Anglais, Cryptic Shift puise évidemment une grosse partie de son inspiration du côté de la scène floridienne des années 80, les noms d’Atheist, Cynic, Death et Nocturnus étant de ceux qui viennent d’emblée à l’esprit même si ceux de Gorguts, Voivod, Hexenhaus ou Obliveon sont également tout aussi valables. Mais si ces réminiscences du passé sont effectivement nombreuses, le groupe originaire de Leeds inscrit pourtant sa formule dans une démarche contemporaine qui n’est évidemment pas sans faire écho aux travaux de Vektor mais aussi de Blood Incantation.
Quoi qu’il en soit, bien loin de tracer son chemin en une simple ligne droite, Cryptic Shift préfère évidemment emprunter les pistes les plus cahoteuses et sinueuses parsemées d’embuches et cela quitte à perdre nombre d’auditeurs en cours de route. Car s’il y a bien une chose que traduisent ces durées plus ou moins allongées (le morceau le plus court fait quand même ici plus de neuf minutes), c’est bien cette incapacité à tenir la même idée pendant plus d’une minutes. De répétition il n’y aura donc pas à l’écoute de ces soixante-dix-huit minutes qui voient se succéder voire cohabiter fulgurances Death / Thrash techniques particulièrement efficaces et jouissives, galopades toujours très dynamiques et sacrément entraînantes, digressions progressives et mélodiques pour une mise en orbite et un voyage aux confins de l’espace et tricotages technico-free jazz pour parfaire de vous donner le tournis. D’ailleurs, j’ai vite abandonné l’idée de ponctuer ma chronique d’exemples concrets ne sachant à vrai dire plus où donner de la tête ni quel passage choisir plutôt qu’un autre… D’aucuns pourraient s’imaginer que cet imbroglio cosmico-Death / Thrash ne s’apparente finalement qu’à une succession d’idées sans queue ni tête et à vrai dire on serait presque tenté de leur donner raison mais plus les écoutes s’enchainent (car oui, on peut avoir envie de revenir avec plaisir s’enfiler un album de soixante-dix-huit minutes) et plus les morceaux se révèlent comme des ensembles à la fois cohérents et brillamment construits grâce à ce mélange tout à fait fluide d’attaques frontales galvanisantes et de séquences tout simplement plus en retenue (au moins rythmiquement parlant) permettant en règle générale d’introduire chaque nouvelle idée de progression, le tout sans jamais manquer de groove...
Vous l’aurez donc aisément compris, le seul vrai défaut de
Overspace & Supertime est sa durée excessive. Une durée rédhibitoire pour certains qui, se connaissant, ne se donneront pas la peine de s’aventurer dans un univers aussi chaotique, multi-forme et complexe dont ils se savent tout à fait hermétiques. Car le Death / Thrash technique et progressif de Cryptic Shift ne se destine pas à tout le monde. Il est même d’ailleurs évident que parmi les amateurs de tous les groupes cités ici en référence, certains n’y trouvent pas leur compte justement à cause de cette dimension insaisissable qui caractérise chaque composition et du degré élevé d’attention nécessaire à l’appréciation d’un tel disque. Bien sûr, y parvenir ou y être sensible ne fait pas de nous des auditeurs plus intelligents ou je ne sais quoi mais néanmoins je me réjouis tout de même d’être touché par ce genre de disque aussi exigeant, touffu et dense que riche, personnel et original à une époque où la facilité et la simplification des choses et des concepts sont constamment recherchées voire prônées. Non,
Overspace & Supertime n’est pas le genre d’album destiné à faire consensus (même si, que l’on aime ou pas, on peut difficilement lui enlever ses nombreuses qualités techniques et d’écriture) et ce n’est pas grave car pour tous ceux tombés sous le charme de ce deuxième album, ces cinq nouvelles compositions n’ont pas fini de révéler leurs secrets et restent à date ce qu’il se fait de mieux dans le genre et cela sans grande hésitation.
2 COMMENTAIRE(S)
10/03/2026 22:10
10/03/2026 12:51
Bel album ambitieux mais terriblement long, clairement il va me falloir plus d'écoutes pour me faire une vraie idée du bestiau mais pour le moment j'avoue être décontenancé par ces plans interminables...