La démarche a de quoi étonner. Emptiness, ce groupe qui est toujours allé plus loin quitte à laisser beaucoup sur le côté de la route avec
Vide – mais pas moi, qui y vois un grand disque de ce non-dit qu’est devenu l’isolement en temps de pandémie –, annonce rebrousser chemin et revenir sur l’œuvre qui a fait son succès critique, à savoir
Nothing but the Whole. Le pire était à craindre, tant l’annonce de revenir à un style adoré est un cliché de la scène metal – presque ex-æquo avec « c’est notre album le plus lourd ».
Étonné, je l’ai bien été… mais pas de la façon dont j’aurais pu m’attendre. Emptiness, en cela, reste ce groupe guidé par ses envies propres, sans effet de mode ou compromis.
Nowhere Speaks n’est pas un retour à
Nothing but the Whole ; il en est une réponse – ce qui est déjà osé, tant l’album de 2014 reste imposant – aussi bien qu’un complément – ce qui devient indécent, tant on imagine mal quoi ajouter à ce disque aujourd’hui. Les Belges, eux, voient bien quoi apporter à celui qui ne cherche rien d’autre que tout ; c’est exactement ce qu’ils lui donnent par des compositions maximalistes, somme des expériences passées (l’amateur pourra s’amuser à retrouver des pièces des puzzles précédents, comme les murmures de
Vide ou les nappes sonores de
Not for Music), ainsi qu’un sentiment océanique parcourant l’ensemble, masse noire englobant l’auditeur.
C’est presque trop. Emptiness souffre de cette envie d’excès – à la manière du dernier album d’Inferno sorti le même jour (la tête était pleine après l’écoute de ces deux disques).
Nowhere Speaks vise le tout mais ne s’arrête que rarement sur du particulier, laissant interrogatif devant ce qui reste une belle œuvre entêtante. On y revient pourtant, toujours en recherche, toujours charmé par ces guitares qui se font étrangement sentimentales et troubles (« Next in Line »), ces éruptions où se frôle une certaine magie (la batterie qui s’emballe de « Words to Wind »)… sans jamais la prendre pleinement. Les Belges caressent, grognent, mordent même, en groupe avant-gardiste qui n’a pas oublié son goût originel pour la violence, errent dans ce nulle part qui est partout, plus atmosphérique que jamais, les influences industrielles et gothiques réduites à l’état de traces (une rythmique mécanique sur « The Threat » et post-punk sur le morceau-titre ; des motifs congelés parcourant « When the Whole Arrives » ou « All for Nothing »).
Il n’y a pas de déception à l’horizon, seulement des questions qui, j’espère, trouveront réponses sur un prochain album.
Nowhere Speaks sonne incomplet, là où
Nothing but the Whole se suffisait à lui-même, faisant de ce nouvel album un appendice davantage qu’un égal. Pourtant, ce retour à une musique plus agressive, le metal ayant été abandonné au fur et à mesure sur
Not for Music et
Vide, montre que le projet n’a pas encore tout dit sur ce plan, possède énormément de pouvoir de suggestion à se situer dans un espace liminaire où le familier devient étrange, tremolos labyrinthiques, cris atones, rythmes lointains. Accordant plus d’importance au geste qu’à ce qu’il peut créer dans son sillage, Emptiness frôle l’exercice de style pour lui-même mais s’en sort avec une élégance qui reste le fil rouge de sa discographie d’après sa transmutation.
Un talent comme celui des Belges ne disparaît simplement pas. Il peut prendre des formes moins impressionnantes que d’autres ; cela ne veut pas dire qu’il ne laisse aucune impression.
Nowhere Speaks est un album qui avait tout pour être casse-gueule sur le papier et parvient à emmener avec lui, au point de vouloir entendre davantage Emptiness explorer cette noirceur, là où la blancheur clinique de
Vide m’avait fasciné – ce qui est encore le cas, au point que je conseille aux déçus de l’époque d’y retourner sans les œillères des attentes. En dépit des manques évoqués plus haut, toujours une aussi précieuse anomalie.
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