Jouer du Thrash à Seattle au début des années 90, c’est un petit peu l’idée que je me fais de l’expression "pisser dans un violon" : une action louable mais tout à fait inutile. Déjà en perte de vitesse depuis quelques années, le genre qui fût déjà malmené par l’arrivée du Death Metal sera finalement balayé manu militari par un autre mouvement alors en pleine explosion, le Grunge. Une situation face à laquelle les pauvres garçons de Forced Entry n’ont rien pu faire mais qui ne les a pas empêchés, malgré déjà à l’époque un manque de reconnaissance flagrant et une absence de soutien total de la part de leur propre label, de continuer tant bien que mal leur petit bonhomme de chemin. Ainsi, deux ans après un très bon
Uncertain Future, le groupe fait donc son retour en juin 1991 avec la sortie en catimini de son deuxième album. Un disque intitulé
As Above, So Below paru cette fois-ci chez Relativity Records.
Si les forces en présence sont restées les mêmes (une configuration en power trio qui a fait ses preuves précédemment), Forced Entry a choisi cette fois-ci de traverser le pays afin de se rendre à Warren, Rhode Island, pour enregistrer dans les murs du célèbre Normandy Sound Studio (Leeway, Meliah Rage, Wargasm, Sick Of It All, Killing Time, Judge, Cro-Mags, Prong, Cyclone Temple...) ces dix nouveaux morceaux sous la directive du producteur Tom Soares et de son assistant Jamie Locke. Le résultat est encore aujourd’hui particulièrement probant avec un son peut-être encore très marqué par les années 90 mais néanmoins plus équilibré et moins étouffé que sur
Uncertain Future. Toujours symptomatique de cette même décennie, cette illustration colorée signée des mains d’un certain Sean Wyatt. Une oeuvre qui, on l’imagine très bien, a probablement dû tenir à bonne distance de potentiels auditeurs qui ont pu voir dans cette illustration fraternelle tout autre chose que le Thrash technique dont il est pourtant question ici durant trois quarts d’heure.
Car
As Above, So Below n’est évidemment pas bien différent de son prédécesseur. Forced Entry va en effet renouer ici avec ce Thrash particulièrement affûté qui est le sien. Un Thrash qui une fois encore va préférer miser sur les mid-tempo chaloupés et entêtants et les riffs emberlificotés plutôt que sur ce qui caractérise pourtant le genre en règle générale à savoir des attaques directes et frontales et tout un tas de cavalcades particulièrement haletantes. Une fois de plus, ce parti pris a certainement offert aux Américains cette possibilité rare de pouvoir se distinguer au sein d’une cohorte de groupes plus appliqués à reproduire le même modèle mais c’est également à n’en point douter ce qui explique, au moins en partie, le manque d’intérêt à leur égard à l’époque et encore aujourd’hui.
Pourtant, croyez-moi, le groupe possède ce qu’il faut pour convaincre à commencer par l’essentiel : des riffs qui riffent et dont la nature à la fois technique et entremêlée apporte à chacune de ces dix compositions un rythme et un groove particulièrement efficaces et entrainants. Des morceaux tels que "Bone Crackin’ Fever", "Thunderhead", "Macrocosm, Microcosm", "Apathy" ou "As Of Yesterday" ont beau ne pas jouer la carte de la rapidité, difficile de rester de marbre face à un riffing aussi sec et tricoté avec une espèce de nervosité sous-jacente. Je peux comprendre qu’on puisse trouver Forced Entry beaucoup trop posé pour un groupe de Thrash mais cet espèce de contrepied dynamique qui nous est ici offert par le groupe fonctionne très bien chez moi et même s’il y a effectivement assez peu de cavalcades, je prends malgré tout plaisir à l’écoute de ces compositions tout en nerfs et en mélodies. Car en plus d’enchainer les riffs particulièrement sympathiques, monsieur Brad Hull, seul guitariste à bord, livre également nombre de solos extrêmement bien troussés qui en effet apportent une dimension mélodique supplémentaire à l’ensemble ("Bone Crackin’ Fever" à 2:58 avec en toile de fond cette basse délicieuse, "Thunderhead » à 1:49, "Macrocosm, Microcosm" à 3:06, "Never A Know, But The No" à 2:53, "We’re Dicks" à 0:11...).
À l’instar de
Uncertain Future, on trouve également sur ce deuxième album plusieurs séquences beaucoup plus rapides qui viennent naturellement contraster avec le reste. Des passages plus ou moins soutenus qui permettent de varier les plaisirs et d’insuffler une dynamique nouvelle à des compositions dont la retenue a effectivement parfois besoin d’être secouée et bousculée. De « Bone Crackin’ Fever » à "We’re Dicks" en passant par "Apathy", "The Unextinguishable", "As Of Yesterday", "When One Becomes Two" ou "How We Spent Our Summer Vacation", les exemples allant dans ce sens ne manquent pas et participent ainsi à la variété d’un deuxième album plus contrasté qu’il n’y paraît de prime abord.
Finalement, la seule petite chose qui me convainc un peu moins sont les paroles humoristiques et surtout un brin gênantes de « How We Spent Our Summer Vacation », titre tiré de la démonstration
All Fucked Up parue en 1987. Comme tout le monde, j’aime bien rigoler mais je vous avoue que ce genre de paroles :
"Jack Daniels goes down fine alot smoother than any wine. Hey baby with the big 'ol tits, come impale yourself upon my dick" ou
"Went to the bathroom to take a pee. my dick went wild and pissed all over me. I saw this chick I thought I'd play my ace. I said "Hey baby, will you shit on my face?" Bah bof quoi… Alors oui, cela ne concerne qu’un titre (même si "We’re Dicks" n’est pas loin derrière) mais terminer un album rondement mené sur un titre efficace mais cependant plombé par des paroles aussi stupides et juvéniles, c’est forcément un petit peu dommage.
Si
Uncertain Future est un très bon premier album,
As Above, So Below n’en reste pas moins la pièce maitresse de la discographie des Américains. On pourrait pourtant se dire que celui-ci se contente de marcher dans les pas de son prédécesseur sans en faire plus mais la production plus soignée et avantageuse fait tout de même monter d’un cran la sauce en offrant une expérience d’écoute plus globalement convaincante. Cela ne changera pas la donne pour les personnes qui n’aiment pas ce genre de Thrash technique et mid-tempo mais pour ceux qui apprécient leur Thrash groovy, vous trouverez chez Forced Entry de quoi vous régaler. Un groupe sous-côté et deux albums sous-côtés qui méritaient de trouver leur place ici. A vous de jouer maintenant.
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