Il est toujours compliqué d’évaluer le travail d’une formation dont on sent qu’elle se situe à l’apogée de son art, qu’elle a atteint l’exact forme qu’elle cherchait à incarner et… y reste, sans objectif autre que celui déjà rempli. On peut s’estimer chanceux de voir le constat rester d’actualité, prendre du plaisir dans la répétition d’une vision totalement réalisée. Cela m’est arrivé de nombreuses fois, considérant certaines discographies comme majeures en elles-mêmes malgré une stagnation, tant qu’elle se faisait dans l’excellence. Alors, pourquoi je n’arrive pas tout à fait à avoir cet avis concernant celle d’Inferno ?
Le groupe a en effet atteint un pic depuis les deux albums précédant
The Anthropic Sophisms – certains y ajouteraient même
Omniabsence Filled by His Greatness. L’essai de 2026 ne change pas ce constat, Inferno y offrant toujours un black metal transcendé, dédié à des visions spatiales occultes et horrifiques – l’artwork de Dávid Glomba le figurant parfaitement, que ce soit par la pochette ou l’intérieur du livret –, le psychédélisme comme chemin vers l’ailleurs (on notera l’arrivée de Matron Thorn aux claviers, à sa place au sein de cette musique où les ponts avec
Ævangelist sont faciles à faire). Les Tchèques nous donnent à voir l'espace dans sa démesure, contempler des chutes d'astéroïdes transmises par des guitares écrasantes et lointaines, des étoiles filantes dans des notes glissantes et dissonantes, des silhouettes de monstres lovecraftiens dans ces voix qui grognent et ces claviers qui rongent.
Ils ont déjà figuré tout cela, avec autant sinon plus de nuances et d'appétit, une alchimie particulière épatant jusqu'à son créateur, faisant voir ses émotions derrière ses réalisations. Désormais, plus de sentiments naissant du récit : Inferno contemple et veut nous faire dire avec lui « Regardez comme c'est terrible et beau ». Cela n’est pas une projection de ma part : l’intention est assumée et déclarée dans le livret de l’album ainsi que les différents textes accompagnant la sortie de
The Anthropic Sophisms.
Et beau, cet album l'est. Difficile de mettre en porte-à-faux un disque aussi travaillé, à la fois minimaliste dans ses aplats et maximaliste dans sa surenchère de couches, traits simples mais se juxtaposant tant qu'on en perd le fil. L’amateur de détails, celui qui apprécie que chaque écoute soit un peu différente de la précédente, sera aux anges avec ces quarante-et-une minutes, l’écoute au casque avec une bonne qualité de retranscription étant plus que conseillée (une réflexion d’audiophile que je n’ai pas toujours mais qui est plus que nécessaire ici, ne serait-ce que pour entendre pleinement la basse ou les dissonances en arrière-plan). Comme une invitation à se plonger dans la masse sonore, Inferno met volontairement en retrait la voix de son leader, le pilier Adramalech se trouvant noyé sous les guitares et la batterie. Cela créé un souffle particulier à cette musique qui, dans sa forme, renoue avec l’excellence de
Paradeigma tout en changeant son point de vue, oubliant l’humain dans ses considérations pour en faire un spectateur.
Mais peut-on se contenter d'un constat béat alors que l'on a connu la sensation d'entrer dans ce monde présenté désormais derrière une vitre protectrice ? L’impression de rester sur le banc de touche au sein de cette zoologie extraterrestre finit par devenir gênante pour apprécier pleinement cette œuvre d’architecte aussi doué que froid.
The Anthropic Sophisms contient la notion de présence de l’être humain dans son titre et, pourtant, je n’en ressens pas la pensée la majeure partie du temps, pas une once d’émotion ou d’intention dirigée vers moi. Plutôt un travail d’orfèvre impossible à critiquer – quoique l’on pourrait regretter des riffs aussi monochromes et répétitifs, dédiés au son et sa texture plutôt qu’aux flux comme cela pouvait être le cas auparavant –, travail fait pour lui-même, pictural, figuratif, mais sans lien émotionnel.
À force de variations sur la maîtrise d’un art pour lui-même et l’erreur d’oublier son destinataire, vous avez sans doute compris mon avis sur
The Anthropic Sophisms. Comme une prise de conscience de s'être trompé, l'album renoue avec l'accroche de son prédécesseur sur son dernier tiers, notamment au niveau rythmique (Sheafraidh lâche les rennes et enchaîne les séquences marquantes et dansantes comme sur…
Paradeigma, décidément indépassable). Une volonté de nous ramener à lui tardive qui, elle aussi, montre le plafond de verre contre lequel bute Inferno… aussi bien que moi, partagé au sujet d’un disque réussi dans sa forme et qui, pour être tout à fait honnête, rejoindra rapidement ma collection de disques pour n’en sortir que rarement. Car, après tout, pourquoi penser aux autres s’ils pensent si peu à nous ?
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