« Attention ; Voici la chanson rouge ; Que personne ne bouge ; que personne ne bouge ».
Chamane moderne d’un monde constamment perché sur le fil d’une Apocalypse nucléaire seulement empêchée par le jeu de dissuasion des forces en présence, autant héritier de la poésie de
Jim Morrison que des préceptes de l’ère post-industrielle,
Franz Treicher conclut « La fille de la mort » sur ces quelques mots incantatoires, chanson d’ouverture de
L’eau rouge (1989), deuxième LP des Suisses après un premier effort éponyme paru deux ans plus tôt. Peut-être aurais-je dû commencer par évoquer ce dernier d’ailleurs tant des titres tels que « Nous de la lune », « Jimmy », « Fais la mouette » ou encore le terrible « Envoyé ! » font partie intégrante du patrimoine des musiques amplifiées. Pourtant, s’il a indéniablement marqué la scène internationale
rock metal indus tout en étant déjà porteur d’une personnalité unique tant textuelle que sonore, c’est certainement cette suite étrange qui a propulsé le trio au rang des plus belles réussites musicales européennes, intégrant même la liste si convoitée des « 1001 albums à écouter avant de mourir » et trustant des places de choix dans nombre de classements internationaux. Pour la faire courte, si tu n’as jamais écouté
L’eau rouge, tu es un sacré pignouf. Après, écouter ne signifie pas apprécier, au moins tu en auras eu l’expérience, peut-être qu’il ne te manque que celui-là de la liste avant de crever heureux. Moi il m’en manque mille, ou presque.
Pourtant, impossible d’affirmer que ces dix compositions proposent quoi que ce soit de facile d’accès, ne serait-ce que parce que les textes sont en français et que, musicalement… Comment l’exprimer… Les ossatures sont fines, les structures subtiles et cassantes, sans aucun point de repère particulier. Pas de refrains, pas de riffs, pas de
gimmicks, pas même une esthétique singulière qui créerait un clivage ou une adhérence… Certes, un « Longue route » développe une énergie profondément charnelle mais, quant au reste, ce ne sont jamais des références
metal qui me viennent à l’esprit, à peine
rock d’ailleurs. Je pense au chanteur
Arno (le Belge), à
Hubert-Félix Thiéfaine, à
GRAUZONE (début de carrière de
Stephan Eicher), au
krautrock, à
EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN et, évidemment, aux Américains de
SWANS, une filiation évidente : les Helvètes empruntent leur patronyme au titre « Young God » issu de l’album
Cop de 1984 et le disque s’avère produit par
Roli Mosimann lui-même, premier batteur des
SWANS. La boucle est bouclée dans une certaine mesure.
Car, finalement, la seule vraie question serait de comprendre comment le trio a pu transiter de ses débuts relativement foutraques, bruts (bien que déjà différenciants, entendons-nous bien) à des morceaux aussi expérimentaux (« Les enfants »), au croisement improbable de la variété bien comprise, de la musique de film, des vapeurs 70’s des
DOORS (« Charlotte » m’évoque systématiquement « Alabama Song (Whiskey Bar) ») et des senteurs d’huile venues de rouages rageux de l’industriel (« L’Amourir » ; « Pas mal »), le tout baignant au milieu de l’inspiration textuelle stupéfiante de
Franz Treicher (
« Regarde là-bas un cheval ; Regarde il tombe dans l’eau ; Il danse dos contre sable ; Ses pattes battent l’air »). La puissance de conviction de ses déclamations quasi-mystiques occultent totalement l’apparent non-sens des paroles, le résultat s’avérant simplement beau alors qu’il s’appuie sur des mots on ne peut plus simples. «
Les hommes sont de passage » (et je pense aux oiseaux de passage évoqués dans la série
Kingdom aka
L’hôpital et ses fantômes de
Lars von Trier bien qu’il n’y ait aucun lien, au moins j’aurais placé la référence de cette série magistrale).
Je suis conscient d’avoir principalement insisté sur le charisme vocal du chanteur, minorant impudemment l’importance de
Use Hiestand (batterie) et
Cesare Pizzi (clavier). C’est pourtant l’organisation même des Suisses qui rend leur son si singulier. Ici, la batterie est vraisemblablement traitée comme un instrument froid, davantage fer que peau, pulsant dans les dix veines du LP plus de limaille que de vie et, en cela, nous retrouvons indéniablement l’influence de
SWANS qui n’a que tardivement insufflé de la vie à ses rythmiques (f)rigides. Quant au claviériste, il se mue aussi bien en animateur de bal qu’en orchestrateur de l’angoisse, parfois au cours d’une même piste (« La fille de la mort »), tissant d’épaisses couvertures sonores dont le dépouillement n’est qu’apparent. Sitôt que l’on y prête attention, on en comprend l’abyssale profondeur, la richesse, la subtilité surtout. Loin des godillots parfois lourds de l’école américaine qui a certes une culture à défendre mais qui n’atteint jamais le raffinement de ce que pouvait produire l’Europe en termes littéraire notamment (jugement gratuit, partial, non argumenté),
THE YOUNG GODS accouche d’un LP qui, encore aujourd’hui, marque, émeut, touche, chamboule, questionne également, mettant en évidence la médiocrité textuelle de nombre de formations françaises (je ne parle même pas du rap). Cela fait toujours mal de se faire mettre à l’amende par des Suisses, aussi mal que de savoir que
Cioran a écrit en français dès son
Précis de décomposition (1949) et que ce Roumain français d’adoption fait encore la nique à la majorité des auteurs d’hier et d’aujourd’hui en termes de maniement des subtilités de la langue. Bon, ce n’est pas le sujet je le concède mais tout de même ! Quasiment quarante ans plus tard, je ne vois pas d’équivalence.
Evidemment c’est un 10, tu pensais quoi ?
L’eau rouge est l’une des plus belles galettes francophones qui fut écrite, quel que soit le registre. Une œuvre unique qui mériterait davantage une analyse littéraire selon la méthode des textes comparés plutôt qu’une vulgaire chronique tant j’ai le sentiment de souiller le projet avec mes mots de besogneux, de triste sire.
« Et le jour où je n’y crois plus, je me le mettrai dans le cul » : même dans la trivialité, les Suisses restent à un niveau d’intelligence langagière qui m’échappera probablement jusqu’à la fin de mes jours. Sans aucune démonstration de force, le groupe te fait sentir petit, sans inspiration, une âme dénuée du pouvoir de création : nous devrions être nombreux à écouter
L’eau rouge, ne serait-ce que pour apprendre l’humilité.
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