J’ai une relation compliquée aux albums-canevas, ceux où l’on sent que leurs créateurs ont trouvé leur style. D’un côté, ils ont pour eux une certaine évidence quand on les écoute, l’irradiance d’une lumière qui enfin se trouve pleinement, éclairant chaque facette de ce qui nous avait plu auparavant (dans les meilleurs cas évidemment). De l’autre, ils ne donnent plus à espérer que des redites plus ou moins bien conçues, la beauté qu’il peut y avoir dans l’errance quittant les lieux.
Et c’est, peu ou prou, la relation que j’ai avec
Blessed Black Wings. Il est un album important à plus d’un titre pour la bande à Matt Pike : une production enfin à la hauteur de ses envies d’attaque et de feeling (Steve Albini a fait des miracles, révélant le groupe à lui-même) ainsi qu’un équilibre entre les diverses influences de la formation – Sleep, Motörhead et Slayer – lui ouvrant grand les portes d’un stoner / thrash fiévreux, guerrier et jouissif. Il suffit de contempler la liste de désormais classiques qui composent ce disque : « Devilution », « To Cross the Bridge », « Cometh Down Hessian »… Quiconque aura déjà écouté l’œuvre se remémorera des riffs plus grands les uns que les autres en lisant ces titres. High On Fire est chez lui, dans cette terre qui fait imaginer un pont entre Robert E. Howard et George Miller, Conan armé de moteurs rugissants dans un monde de sable prêt à être conquis. Il hurle la rage au cœur, les muscles atrophiés à devoir autant être sollicités, la voix si mâle qu’elle en devient mutante, comme ces personnages post-apo des œuvres les plus viriles de Metal Hurlant.
Et pourtant,
Blessed Black Wings est aussi une certaine forme de fin, où High On Fire ne nous offrira désormais plus qu’une variante de son accession au trône. Pour le meilleur bien souvent, le trio parvenant plus d’une fois à rappeler pourquoi il est le maître de cet univers, suffisamment différemment pour qu’on ne crie pas à la copie mal faite (la méthode dite « Bolt Thrower », où le pouvoir se réinstaure avec ce qu’il faut de changements stratégiques). Parfois, il se reposera trop sur ses lauriers, un Grammy en poche (n’est-ce pas
Electric Messiah ?). Mais, heureusement, tout n’est pas dit sur ce disque ! Ces cinquante-trois minutes comportent encore quelques creux, des moments où l’esprit s’évade et n’est plus assujetti à l’appel du sang. « Anointing of Seer » est ainsi une petite baisse de forme, surtout avant la monumentale attaque de « To Cross the Bridge ». L’instrumentale « Sons of Thunder », bien trop polie à se vouloir jolie, prouve bien qu’il y a encore quelques têtes à couper et quelques longueurs à élaguer avant de totalement détruire les poches de résistance.
Blessed Black Wings est bien à voir comme la première réalisation concrète de ce qu’imaginait Matt Pike en ayant monté ce projet, créé pour laisser parler une hargne qu’il avait trop contenue avec Sleep (et que les déboires à la sortie de
Jerusalem /
Dopesmoker avaient augmenté). Cela n’enlève rien à
The Art of Self Defense qui conserve pour lui cette aura étrange, spirituelle et déjà parée au combat. Mais on a bien là le disque par lequel commence l’amour que l’on peut avoir pour High On Fire en tant que groupe et non pour certains albums en particulier, de cette voix qui a désormais la rocaille nécessaire (elle ne fera que se remplir de cailloux de plus en plus par la suite) à cette alternance entre roulements, feeling et offensives thrash à la limite du punk qui sera sa recette maintes fois répétée sans avoir besoin d’être fondamentalement changée.
Il restera à High On Fire à pousser encore plus loin ses visions d’un monde jaune comme les dunes et rouge comme le sang versé, à l’habiller de l’or de ses riffs et du carmin de la transe assassine. Mais nous parlerons de
Death is This Communion en temps voulu.
1 COMMENTAIRE(S)
22/02/2025 18:15
Enfin, dans leur âge d'or, s'entend. Depuis DVM, c'est beaucoup plus irrégulier, et globalement tiède (j'ai carrément apprécié Luminiferous à sa sortie, mais penserai-je à lui le jour où je voudrais en écouter un ?).
Mais dans les débuts, je trouve qu'il ne vaut pas la sauvagerie crue (avec ce que ça comporte de gaucherie vulgaire et tapageuse) de Surrounded by Thieves, sans même parler du divin Art of Self Defense, soit autant d'opium et de haschich que dans tout Sleep, mais avec des grosses burnes en sus.