Hecate - Comment Est La Nuit ?
Chronique
Hecate Comment Est La Nuit ?
Vaste sujet que cette question posée comme dénomination à ce quatrième album d’HECATE, vu que depuis toujours la nuit a suscité de la part des civilisations qui nous ont précédé aussi bien de la fascination que de la crainte tout comme nombres de mystères inhérents allant du divin jusqu’au cosmos. On le sait le monde nocturne est bien particulier créant une ambiance autour de lui avec ses codes, ses usages et cet éternel respect car il disparaît aux premières lueurs du jour pour mieux revenir quelques plus tard dans la soirée et indéfiniment. C’est donc pour tenter de répondre à toutes ces réflexions que le groupe a vu le jour en 2009 afin de décliner en musique un message philosophique et subliminal qui lui est propre, mis en exergue par une équipe de choc autour de son batteur Nicolas Bristot qui est désormais le dernier membre d’origine présent dans la formation. Car son existence même n’a pas été un long fleuve tranquille vu qu’après trois albums passés assez inaperçus et de nombreux mouvements de personnel il a été décidé de se mettre en pause indéterminée en 2020, afin de reprendre des forces et surtout repartir sur de bonnes bases et avec plus de positivité en interne. En effet depuis ses débuts l’entité s’est pas mal cherché stylistiquement… passant à l’origine d’un Pagan aux influences Heavy et Doom vers un versant plus sombre et gras à la fois Sludge et Stoner, tout cela avant d’arriver désormais sur un Black Metal atmosphérique plus mature où les harmonies et les ambiances sont prédominantes. Pour cela le frappeur a relancé la machine après trois ans d’arrêt en reprenant certains de ses comparses des débuts tout en y ajoutant du sang neuf, via l’intégration de deux chanteurs aux timbres foncièrement différents et à l’expérience impressionnante. D’un côté on y trouve Aharon que l’on a pu entendre chez A/ORATOS, GRIFFON et NEPTRECUS… et de l’autre c’est Thomas Blanc qui fait aussi partie de l’aventure (celui-ci ayant fait ses armes dans nombre d’entités différentes : RED DAWN, WRATH FROM ABOVE, HELIOSS, ASTRAL LORE et tant d’autres), créant ainsi deux timbres vocaux différents mais qui vont faire des merveilles et créer quelque chose d’assez unique et particulier, sans pour autant être prise de tête ou bourratif.
Car l’ensemble se révèle fluide et cohérent aussi bien du point de vue musical que de la thématique, et ce malgré la longue durée générale d’une heure qui va demander du temps et de la patience pour être assimilé et être surtout dans une phase d’écoute attentive. Et même si parfois on aura le sentiment de longueurs inutiles (et finalement assez légitime) on va avoir de quoi s’occuper l’esprit de par ce démarrage feutré (« Le Roi des Aulnes ») basé sur une ambiance très vieillotte qui met à l’honneur la flûte, le violoncelle, le clavecin et le piano plus classique… idéale donc pour se détendre avec une tisane ou un petit digestif avant l’arrivée imminente de la nuit. Débutant clairement avec le bien-nommé « Hymne au Clair de Lune » ce disque va d’entrée dévoiler une grande partie de ses cartes, vu que sur ce morceau on a droit à de longs blasts furieux posés sur une ambiance atmosphérique pénétrante avant des passages épiques énergiques où l’on sent que la lumière produite par notre satellite naturel veut percer l’obscurité environnante de par un solo mélodique de toute beauté… et ce même s’il y parvient difficilement. Effectivement le break mélancolique puis l’avalanche de vitesse qui revient à flux tendu sont là pour bien nous rappeler que c’est le noir et les ténèbres qui sont ici les rois, et qu’ils ne comptent pas céder facilement leur place.
Montrant donc une facette aussi violente qu’apaisante ce premier titre est en tout cas un parfait condensé du reste à venir qui va continuer à jouer nombre de ces divers éléments en y rajoutant à chaque quelques petits signes distinctifs pour être ainsi personnalisés, et éviter donc le sentiment de mur sonore impénétrable et linéaire. En effet avec « Vois en Dedans de Moi » on va s’apercevoir de ces différences du fait qu’ici le rendu atmosphérique y est plus marqué au fur et à mesure de l’avancée de cette plage, proposant en prime des passages mid-tempo redoutables pour headbanguer et livrant ainsi une vision pleine d’espoir pour l’avenir. Et cela sans compter avec les notes du pianiste en arrière-plan qui offre donc un visuel à la fois violent dans ce qu’il a de plus instantané et redoutable mais aussi guerrier comme revanchard, vu que la fin du deuil permet d’avancer correctement jusqu’à une des pièces majeures de ce long-format. Intitulée « Aube aux Pâles Salives » celle-ci va pendant quasiment dix minutes offrir un grand-écart rythmique et stylistiquement assez impressionnant, vu qu’on passe de la tristesse des guitares plaintives à des éléments déchaînés remplis de fureur avant de gros ralentissements où la voix clair et criarde ne cessent de se mélanger, posées donc entre les claviers et les riffs les plus coupants avec toujours cette science de la mesure pour offrir une musicalité constante qui ne faiblit jamais.
On pensait donc qu’il serait difficile de rivaliser avec ce qu’on vient d’entendre, pourtant la seconde moitié de cet opus sera du même acabit, et en premier lieu « Qu’une Main Strie la Nuit » (tiré à la base du précédent disque « Ode Au Désert Suspendu » sorti il y a six ans – et qui bénéficie ici d’un réenregistrement et réorchestration bienvenus) plus direct dans sa façon d’être tant les différences y sont marquées sans trop de choses entre elles deux, offrant donc une vision plus simple mais pas moins intéressante qui montre que les gars arrivent à être aussi convaincant quand ils proposent une écriture plus proche de celle des origines Norvégiennes et Suédoises. Pourtant il était dit depuis le départ que les choses sortiraient régulièrement des sentiers battus, c’est exactement ce qui se passe sur l’étonnant « Bleu Flambant » aux ambiances Jazz très apaisées et qui offrent une vision presque digne d’une bande annonce cinématographique. Pourtant ce ne sont que les prémices des surprises restantes car l’électricité fin par rapidement revenir fougueusement en misant sur le grand écart rythmique, tout cela avant le retour à une plénitude pour chiller en toute tranquillité quand arrive au dernier tiers de cette composition qui se conclut presque comme lors de son démarrage afin d’offrir un lancement impeccable à la doublette qui va suivre.
Allant encore plus loin dans un univers propice aux vieux films de la Hammer, aux décors kitchs et aux Série B venues d’Italie les deux parties de « Des Regards Cueillis et des Mains Excavées » vont nous embarquer illico vers des lieux inconnus et angoissants, durant un quart d’heure absolument prenant de bout en bout qui ne faiblit jamais en accroche et va emmener vers un trou noir tous ceux qui auront le malheur de s’en approcher de trop près. Commençant par de la froideur excédentaire et de l’écho dans les notes cette première partie va ensuite proposer une succession d’alternance entre le tabassage intensif et les ralentissements aux multiples atmosphères, propices à l’imagination et à la rêverie… où la peur côtoie l’apaisement sur fond d’exécution assez classique dans la conception initiale. Servant ainsi de parfaite mise en bouche avant que n’arrive la seconde moitié celle-ci va oser plus de choses et être plus ambitieuse en nous sortant du violoncelle et des arrangements progressifs au milieu de déferlantes brutales, car les amplis crachent leur haine et leur vision morbide à la face du monde sans chercher un instant de répit. Amenant en prime une tribalité occulte parfait pour le recueillement cette ultime plage montre la quintessence et l’apothéose du style de ses auteurs qui prouvent qu’ils ont suffisamment de maturité pour sortir ce genre de choses, une vraie réussite indécente tant on a la sensation qu’ils ne forcent pas leur talent pour y parvenir avec une telle simplicité. Du coup il n’est pas surprenant que l’outro « Comment est la Nuit ? » nous offre un début de luminosité, montrant donc que le matin pointe le bout de son nez et qu’il est l’heure de se lever pour commencer une nouvelle journée, confirmant donc que cette escapade au milieu de la population endormie est terminée mais qu’elle recommencera d’ici quelques heures. On pourra donc d’ici peu se réécouter ce long-format dans des conditions optimales, car ça n’est pas sous la chaleur et la clarté qu’on arrivera à se (re)mettre dans les conditions optimales pour apprécier l’entièreté de ce qui est proposé ici, vu que cette œuvre aura besoin de toute notre attention pour être complètement appréhendée tant elle recèle des profondeurs inexplorées qu’on découvrira progressivement au fil du temps.
Et même si on regrettera la production un peu plate et mollassonne (la batterie sonnant vraiment en mousse) pour le reste on n’est pas déçu du contenu dont le nom et les chapitres sont en totale adéquation avec la musicalité proposée, confirmant donc qu’il faudra désormais compter avec le gang tourangeau qui a tout ce qu’il faut pour se faire un nom au sein de la concurrentielle scène hexagonale. Preuve donc de sa qualité comme de son sérieux et l’on ne saurait que trop conseiller d’aller coller les deux oreilles sur ce projet original qui peut facilement convenir aux fans d’ABDUCTION comme d’ANGELLORE, de par le mélange des genres savoureux et savamment orchestré avec précision et professionnalisme. En espérant que ce soit enfin la bonne pour les mecs et qu’ils parviennent vraiment à décoller après avoir autant écumé l’underground le plus confidentiel pour y peaufiner leurs armes longuement mais sûrement avant d’être enfin à point aujourd’hui, ils le méritent grandement et un grand coup de chapeau pour le contenu proposé ici… des choses comme ça avec une telle fluidité et originalité on en redemande avec envie et délice jusqu’à l’indigestion, mais sans crise de foie par contre.
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