Ragana - Desolation's Flower
Chronique
Ragana Desolation's Flower
L’envie de vous parler de ce disque ne date pas d’hier mais elle n’a pas pu se concrétiser avant aujourd’hui. Rien à voir avec Ragana, qui n’a juste pas eu de chance, son œuvre se trouvant chez moi attachée à un souvenir traumatisant, le mauvais disque écouté au mauvais moment. Bref, « s’agirait de grandir » comme l’a dit un certain antihéros populaire et enfin aborder Desolation’s Flower…
Surtout qu’il transporte son propre lot de traumas et de blessures, suffisamment pour qu’on n’ajoute pas les siens à la barque. Le duo n’a jamais été des plus positifs, se trouvant aussi bien lié au RABM pour son éthique que le DSBM pour son goût pour les atmosphères au bord du suicide. Si l’ensemble est bien plus fluide que cela, il est clair qu’on ne respire pas la joie dans cette musique qui ne se détache pas de son contexte de création, comme celles de pas mal de contemporains pareillement extrêmes, engagées et hybrides (Portrayal of Guilt, Thou, The Body, King Woman, Atriarch, The HIRS Collective, Emma Ruth Rundle… auxquels on pense tous ici, d’une façon ou d’une autre). Prenant pour base un black / doom dépressif et rachitique – les ombres de Leviathan et Drudkh paraissent s’esquisser sur le morceau-titre et ses rythmiques pluvieuses, une chouette effraie hurlant sa peine –, les dames développent d’autres amours plus indie, slowcore et folk variant régulièrement le propos, voire prennent les premières places (« Pain » ou encore le touchant « DTA »).
Là-dessus, aucune nouveauté pour l’amateur de longue-date, qui aura probablement rencontré Ragana à l’occasion de son split avec Thou – là où le projet gagnera en popularité malgré des années d’activité et des réalisations diverses auparavant – ou sur le prédécesseur You Take Nothing déjà à cheval sur les genres évoqués plus haut. La créativité propre aux Ricaines est de nouveau présente, une créativité de deux personnes sur la même longueur d'onde, chacune s’exprimant sans se noyer dans le collectif d'un groupe (cette batterie capable de jouer de façon à se faire oublier comme d'assourdir de blasts). Quiconque découvrira Desolation’s Flower sera étonné de cette alliance naturelle de styles aussi éloignés sur le papier et ce, malgré une intensité de chaque instant.
C’est que, ici plus qu’avant (au point de faire considérer les disques précédents comme expérimentations et cet album comme fruit), l’ensemble réunit le meilleur de chaque monde. Une plus grande maîtrise des climats, notamment cet équilibre entre révolte et effondrement qui parcourt ces quarante-et-une minutes, donne à Desolation’s Flower une profondeur rare où se dépassent les clichés narratifs de lumière au bout du tunnel et autres jeux de clair-obscur. Ragana, pour aussi simple – évident – qu’elle sonne malgré sa diversité, embrasse l’ambivalence des sentiments quand ils sont ressentis et non analysés, ses mélodies pouvant être à la fois livides et éclatantes, sa tristesse se teintant de hargne, mélanges d’amertume et de nervosité (« Woe »), de mélancolie et de rage (« In the Light of the Burning World »), d’excitation et d’abattement (« Pain »), des mouvements d’humeurs s’unissant dans une sincérité à fleur de peau. Une véritable musique d’écorchée ; adjectif qualifiant aussi bien cette production râpeuse, brute, qu’une interprétation spontanée et douloureuse (ces cris qui coûtent visiblement à qui les profère).
Desolation’s Flower, sans surprise pour qui a des yeux, s’intéresse à ce qui pousse, ce qui émerge des ruines. Raison pour laquelle il paraît lancer ses émotions de façon chaotique, dans une fuite en avant constante typique du black metal mais qui, paradoxalement, fait du surplace, accroché à sa terre brûlée (ce qui peut rendre l’écoute moins intéressante sur la fin). Il n’en reste pas moins que, dans ses vérités exprimées, l’album touche particulièrement, comme un rappel que dans ce monde parfois plein de douleurs nous ne sommes pas les seuls à les ressentir. Je suis sûr que tout le monde trouvera un exemple de ce dont je parle. Pour ma part, comme exprimé plus haut, j’ai le mien.
| | Ikea 12 Août 2026 - 485 lectures |
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