N’aurais-je pas tendance à surestimer
Vilosophe uniquement à cause du titre « Diving With Your Hands Bound » ? Si, probablement. Est-ce que c’est grave ? Pas vraiment, du moins tant qu’il y aura des guerres, des cancers, des télé-réalités.
Je m’étais déjà interrogé quant à l’évolution musicale de
MANES lors de l’article sur
Under ein blodraud maane, je ne vais pas y revenir et donc considérer cet album de 2003 comme un nouveau départ, faisant totalement fi du passé. Nouveau style, nouveau
line up : le chanteur
Asgeir Hatlen ainsi que le guitariste
Eivind débarquent de chez
ATROX,
Torstein Parelius prend la basse (
CHTON,
FROST),
Runes Hoemsnes a fait ses classes à la batterie pour
THE 3RD AND THE MORTAL (qui pèse un maximum), tu comprends vite que les musiciens qui entourent désormais
Tor-Helge Skei (précédemment surnommé
Cernunnus) proviennent de milieux moins extrêmes, cela donnant immédiatement des indications quant à la coloration de l’album.
Et plus je le réécoute, plus je devine les désillusions d’alors. Non pas parce que toute trace de
black metal a été gommée, de cela je m’en fiche royalement, plutôt parce que le disque se montre encore un peu bancal, le merveilleux y côtoie l’anecdotique, ne retenant finalement que certaines lignes vocales absolument somptueuses bien que parfois agaçantes du chanteur. Affirmation un brin radicale, j’en conviens. C’est vrai que si « Nodamnbrakes », la chanson d’ouverture, génère chez vous une intense nausée, poursuivre plus avant ne sera que souffrance car nous avons là l’expression du nouveau visage de
MANES, avant-gardiste, mélodique au sens « pop » du terme. Et même « Diving… » ne devient foncièrement intéressante qu’à compter de 03:30 sauf qu’à partir de cet instant le riff me chamboule, l’harmonie me bouleverse, uniquement à l’aide de ces simples mots : «
What have we done ; I cannot overcome ; What we've become ; I cannot overcome ; You and I ; You and I forever ; Stop it now ; Come let's go ». Là je crève littéralement : le riff, la guitare
lead en arrière-plan, la batterie
free style qui balance des patterns déstructurés, la tension émotionnelle de la voix, je lâche systématiquement une purée visqueuse au fond de mon slibard et c’est marre, seuls les plus grands sont en mesure d’écrire de tels moments d’anthologie et ces sept minutes rachètent absolument tout, notamment un trop mièvre « White Devil Black Shroud ».
Le problème d’avoir placé un titre pareil dès le début du disque, c’est que la suite semble forcément en-deçà. Pourtant, le bluesy « Terminus a Quo » s’avère superbe, un potentiel lacrymal énorme surtout lorsque le tempo s’emballe avec un batteur qui démontre que son truc ce n’est pas le blast mais le
jazz, voire l’
electro parce que ses métriques sont acides, maison. Et ce goût pour le
clubbing tu le ressens d’autant plus au cours de « Death of the Genuine », pure composition
electro rock, un viagra de 04:44, c’est environ la durée moyenne d’un rapport sexuel. Quant à ce final composé de « Ende » puis « The Hardest of Comedowns », ne l’aurais-je pas enterré trop vite ? C’est vrai que l’on n’atteint pas forcément l’intensité des pistes précédentes mais bon sang le vocaliste me rend dingue, il a un phrasé unique, un timbre rare, ne ressemblant qu’à lui-même et, par extension, suscitant autant de rejets que d’adhésions. Personnellement, j’ai toujours adoré sa voix claire, empruntée, délicieusement dandy, une mélancolie noble, maîtrisée, jamais dans l’affect ampoulé.
Après de multiples écoutes, il me semble clair que
Vilosophe est davantage une rupture qu’un accomplissement. Le sujet
black metal a été balayé d’un revers de la main, les compositions n’atteignent pas encore la perfection sensuelle des LP à venir, néanmoins les quarante-sept minutes préfigurent des parcours de formations telles que
VIRUS ou
CODE, soit les prémisses d’une nouvelle source d’intelligence au sein de la scène
metal européenne.
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