La discographie de
MANES mérite d’être connue, elle ne mérite pas forcément d’être aimée, je l’admets. En effet, le fossé artistique séparant
Under ein blodraud maane de tout ce qui suivra est tel qu’on ne peut qu’imaginer une scission forte, voire violente, entre les deux membres fondateurs,
Sargatanas (chant) et
Cernunnus (instruments). Il n’en est rien, nous les retrouverons main dans la main, bons compagnons, au sein de
MANII, l’autre côté du miroir, le versant sombre de
MANES. Cela dit, en 1999, les critiques furent unanimes pour saluer l’arrivée via
Hammerheart Records de ces Norvégiens déjà auréolés d’une solide réputation
underground grâce à leurs trois démos parues entre 1993 et 1995.
Le style, ancré dans un
black metal légèrement symphonique mais surtout foncièrement étrange, sera hâtivement comparé à
ULVER ou
DØDHEIMSGARD mais je pense que cela est surtout dû à leurs évolutions respectives qui partagent nombre de points communs. Car en ce qui concerne ces six compositions, c’est surtout leur ambiance de décadence baroque qui marque, ce sens inouï de l’esthétisme derrière le grésillement sale de guitares au son
raw, brut. Sans compter le sentiment de solitude astrale qui envahit peu à peu l’écoute (« De mørke makters dyp »)… Un grand disque de
BM ? Ce constat fait vraisemblablement l’unanimité chez tous ceux qui l’ont écouté et les amateurs des trois premiers
LIMBONIC ART devraient se trouver en terrain connu au cours de ces trente-sept minutes follement inspirées, voyage psychotique dans une galaxie psychotrope, cheminement introspectif où la laideur de l’habillage, voulue, masque la beauté d’une vie intérieure lumineuse, luciférienne.
Quelque part, lorsqu’on connaît les LP ultérieurs, on a envie de se demander : pourquoi ? Pourquoi avoir ainsi tiré un trait aussi radical sur le
black alors que le duo tenait une formule unique, un touché d’une sensibilité rare ? Je comprends le rejet que subira
Vilosophe car, à bien des égards, c’est un reniement qui aurait mérité un changement de nom :
MANES aurait alors écrit les albums de
MANII et inversement, nous aurions peut-être mieux compris le gap mais de cela, je m’en moque.
MANES me fascine d’autant plus qu’il a exploré pendant près d’une décennie la noirceur, s’est baigné dans le lac Léthé puis en est revenu avec une formule nouvelle, encore plus extrême dans ses choix artistiques, encore plus clivante, une seconde vie qu’il serait absurde de déplorer au regard des bijoux qui furent forgés.
Il restera à jamais la voix unique de
Sargatanas, explorateur des profondeurs de la psyché humaine, confesseur et bourreau, compteur ou prophète de l’Apocalypse… Subsisteront également les riffs boréals de
Cernunnus, son sens des arrangements subtils qui, déjà, subliment chaque instant passé dans cette chute éternelle d’une âme à la recherche d’elle-même, découvrant qu’elle n’existe pas. Oui,
Under ein blodraud maane (sous un lune rouge sang) est l’un des derniers classiques des années 90, clôturant la décennie de la plus belle des manières, rendant grâce aux glorieux anciens, ouvrant une porte gigantesque sur le monde sans limite à venir.
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