Chronique
Galibot Catabase
Décidément c’est peu de dire que 2026 est une année charnière pour les Nordistes de GALIBOT, qui en l’espace de trois mois à peine ont vu leur Ep « Euch’Mau Noir » être réédité et complété par l’ajout du morceau « Schlamms » - qui a été réenregistré pour l’occasion (il figurait à l’origine sur la Démo « Wallers-Arenberg »), et sortir leur premier album particulièrement attendu. Bénéficiant désormais du soutien des Acteurs de l’Ombre ceux-ci voient à l’instar de HOULE il y a quelques temps se créer un véritable engouement autour d’eux, à grands coups de concerts furieux et de release-party aux quatre coins du pays. Autant dire qu’avec autant de bonnes ondes on espérait beaucoup de ce long-format et que toute autre chose qu’une réussite totale était interdite au quintet, sous peine de voir déjà s’effriter une crédibilité qui a été pourtant rapide à se mettre (à juste titre) en place, tant on sait que le passage au format adulte est parfois compliqué. Heureusement ici on va être rapidement enthousiaste vu que la formation sans changer sa formule musicale passe aisément ce cap décisif avec une facilité déconcertante, preuve donc de sa maturité artistique vu que ce disque ne s’essouffle jamais malgré une construction générale assez similaire et des plans parfois interchangeables d’une composition à l’autre.
Pourtant il sera difficile de faire la fine bouche durant ces presque quarante-deux minutes qui vont défiler tranquillement sans qu’on ait la sensation de s’ennuyer, car une fois l’introduction passée (où l’on entend le bruit du fer et des machines) on se retrouve plongé dans cet univers noir et industriel avec l’impeccable « Jeanlin » où la froideur et la déshumanisation sont poussées très loin, via une rythmique majoritairement rapide et remuante jouée en boucle et interrompue par un court break éthéré où une douce voix féminine se fait entendre. Presque épique sur certains passages cette construction générale va avoir beaucoup de ressemblances à celle proposée par « Bleu Noir Rouge », à la fois plus direct dans son exécution mais où plus de lenteur apparaît également afin d’offrir un large éventail de jeu au combo qui conserve son dynamisme implacable… tel une machinerie inarrêtable où la cadence doit être suivie. Toujours aussi excellent ce démarrage est un parfait condensé de la qualité d’écriture de la formation qui offre des riffs coupants et hypnotiques et une batterie froide et sèche comme la boîte à rythmes des origines, aidant ainsi à imprégner l’auditoire des rudes conditions de vie des mineurs… et ce même quand l’allure ralentit quelque peu. C’est ce qui arrive sur « Voreux » qui sans perde en attractivité va montrer un visage encore plus oppressant et rampant où l’accroche reste de mise mais dévoilant par ailleurs un versant plus sombre où l’on ressent la chaleur, la peur et le travail souterrain. N’hésitant pas à accélérer par bribes on y trouve néanmoins un côté deuil plus marqué, comme si un coup de grisou s’était produit et avec lui ses funestes conséquences… ce qui correspond aisément à l’interlude (« Baptise Terre ») riche en atmosphères où des arpèges doux interviennent, comme pour nous préparer à un digne recueillement.
Mais la vie doit continuer et avec elle le retour au fond des boyaux obscurs pour y extraire le charbon qui ne se laisse pas attraper facilement, tel que « Pénitent » va le démontrer vu que les notes proposées ici émergent du fond des âges en jouant sur les deux extrémités rythmiques via un versant plus simple et frontal. Ça tabasse donc fort et permet donc de retrouver une certaine routine familière et agréable (au sens noble du terme), avant l’arrivée du long et progressif « Les Montagnes Poussent Sous Terre » au nom ambitieux à l’instar de ce qu’il propose. En effet tout ici va pousser progressivement vers l’explosion finale totalement débridée, sauf qu’ici le voyage va être tortueux démarrant par une lenteur insoupçonnée avant que l’étreinte ne se relâche doucement mais sûrement, créant ainsi quelque chose d’épique à la froideur décuplée qui met en avant l’aspect abêtissant de ce métier et sa monotonie permanente. Jouant autant sur l’aspect exprimé par Charlie Chaplin dans "Les Temps Modernes" que celui d’Emile Zola dans "Germinal" le groupe livre une vision glaciale et sans espoir, en raccord avec la production clinique qui sied parfaitement à cette galette. Du coup après cette plage particulièrement longue place au court et revendicatif « Estaminet Pt. 1 » aux légers accents syncopés, et à la rythmique variée qui lorgne du côté d’un discours militant révolutionnaire que n’aurait pas renié Jean Jaurès. Ça va à l’essentiel et ne s’embarrasse pas de futilités et l’on se plonge dans les troquets typiques de l’époque, écoutant plus ou moins attentivement quelques syndiqués essayer d’amener les habitués du lieu à leur cause… tout cela avec le chant particulièrement pénétrant d’Agathe Boulanger qui réalise sur tout ce « Catabase » une prestation habitée et impeccable (tout comme les textes franchement bien tournés et qui méritent que l’on s’y attarde avec attention).
Après ce court moment transitoire bas du front retour à l’équilibre des forces en présence avec les homogènes et impeccables « Terril » et « Saint Cordon » qui remettent une pièce dans la machine avec attractivité, agressivité et entrain généralisé… avant que « Mesektet » ne vienne en finir en surprenant tout le monde en guise de conclusion. Car outre un démarrage assez apaisant et éthéré le rendu va être presque accessible de par sa grande luminosité, son léger solo mélodique et sa partie vocale douce et chaleureuse totalement en décalage par rapport au reste entendu en amont, mais qui ne fait pas tâche du tout. Cet ultime moment offre ainsi une note d’espoir au milieu de cet enfer ouvrier qui montre que la lumière existe à la surface comme dans le cœur des gens de la région dans cet environnement chaleureux et solidaire, et ce malgré la pauvreté et le chômage. Franchissant donc haut-la-main le cap de la confirmation l’entité prouve qu’il va falloir compter sur elle dans le futur avec sa musique à la fois très classique mais aussi personnelle et authentique, même s’il faudra veiller à ne pas s’endormir sur ses lauriers et répéter trop facilement la même recette. Néanmoins avec sa vision mécanique, presque nihiliste où les odeurs de la ferraille, de la rouille et de l’humidité règnent en maître le groupe nous offre quelque chose d’intéressant et qui a tout pour perdurer dans le futur, surtout qu’on sent qu’il a pris beaucoup d’expérience depuis sa création à force de travail. En attendant il est presque certain que tout cela figurera dans les bilans annuels en décembre et ça sera mérité, vu qu’il fait peu de doutes que l’attrait pour ce disque continuera bien au-delà des premières écoutes et que le temps continuera de le mettre correctement en valeur (à l’instar de l’hymne intemporel de Pierre Bachelet sur les corons), c’est à souhaiter vigoureusement.
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