Parmi les influences marquantes d’Imperial Triumphant, on parle à juste titre de Portal, Gorguts ou encore Deathspell Omega concernant la musique. Le groupe en assume l’héritage tout en s’en détachant, descendant qui déroule sa propre vision telle que dessinée pleinement avec
Vile Luxury.
Par contre, on peut avoir tendance à passer au second plan un autre maître à penser du trio qui, sur
Alphaville, prend un peu plus de place que les autres : Voivod. Celles et ceux qui ont déjà écouté le successeur de
Vile Luxury peuvent regarder cette affirmation d’un air dubitatif. Pourtant, c’est le nom qui finit par surnager chez moi quand débutent les premières mesures de « Rotted Future ». L’argumentaire pourrait s’appuyer sur cette reprise de « Experiment » (de l’album
Dimension Hätross) qui clôture l’édition limitée où les affinités entre les riffs alambiqués des Canadiens et ceux des Ricains font directement sens mais l’essentiel ne se situe pas là. Imperial Triumphant, comme Voivod, est avant toute chose un groupe qui aime construire un monde avec sa musique, un monde dystopique, miroir déformant du nôtre, excessif en tous points et cependant exprimant une certaine réalité crue.
Là est le lien, plus fort que n’importe quelle histoire d’appropriation, référence ou originalité, qui joint les deux formations. Et
Alphaville va encore plus loin que
Vile Luxury sur ce point, précisant le dégoût – toujours première émotion que transmet Imperial Triumphant – qui naît de sa ville d’origine, New York, tout en le projetant dans un imaginaire foisonnant. Le nom de l’album provient d’un film d’anticipation triste de Jean-Luc Godard où les mots et les émotions ont perdu de leur sens ; Zachary Ezrin hurle « état de contrôle » sur le morceau-titre pour appuyer le trait ; l’esthétique globale se veut entre
Metropolis et les mégalopoles de Judge Dredd… Le trait se précise, la cible bien en vue, de même que l’exécution, abandonnant ce qui pouvait relever d’un black metal détraqué pour embrasser pleinement un death metal dissonant et des incursions jazz dansant une gigue endiablée, discordante, cacophonique.
Il ne s’agit plus de pointer les coupables, le projet remisant la guillotine pour embrasser pleinement la part intellectuelle de son style. Ici se trouvent à la fois la qualité première d’
Alphaville et son principal défaut : on ne peut qu’être impressionné par un tel niveau de cohérence pour restituer une hallucination collective, un univers que l’on pense connaître avant de l’avoir rencontré mais que l’on n’a – ou du moins que je n’ai pas – pas entendu dans le metal extrême avec un tel niveau de détail, de crédibilité dans son cauchemar de capitalisme débridé, de démence des puissants. Aucun titre ne surnage là où
Vile Luxury possédait son lot de moments forts marquant les étapes du récit ? C’est parce qu’Imperial Triumphant cartographie plus qu’il fait vivre, avec un talent rare qui donne l’impression d’écouter une œuvre descriptive avant d’être narrative, subjuguant de son fourmillement, créatrice d’émotion allant du rejet à la fascination – la nausée surplombant l’ensemble, d’autant plus forte que l’on se trouve asphyxié d’informations.
…et il y a aussi une frustration de rester extérieur à ce spectacle, l’écoute devenant de plus en plus lointaine pour stationner à un niveau où je reste curieux mais moins impacté que j’aimerais l’être. Non pas un ennui poli, mais un sentiment d’écouter une obsession qui n’est pas la mienne, là où l’intérêt vient aussi de la capacité à transmettre la pensée-virus qui grignote sa tête.
Alphaville ne mérite pas d’être balayé comme un beau dessin laissant froid pour autant car, malgré cette sensation d’être laissé au bord, je reste toujours épaté par ces hauteurs architecturales, ce mépris affiché, aussi bien politique que stimulant l’imaginaire. Il suffit de capitaliser sur cette forme de perfection formelle, quitte à craquer un peu le vernis. Ce que fera Imperial Triumphant de deux manières différentes : en montrant la folie des habitants de ces buildings ayant fait sécession avec le reste de l’humanité sur
Spirit of Ecstasy, puis en donnant plus de portée à son discours en le rendant efficace avec
Goldstar.
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