J’imagine que l’on est peu sur ce site à avoir accès aux lieux privés de la bourgeoisie. On écoute du metal après tout, musique de prolétaires toujours majoritairement considérée comme telle malgré ses évolutions et ses ouvertures à d’autres champs. On ne peut alors que s’interroger sur ce qui se passe chez les plus riches de la planète, ceux dont on ne voit la folie que dans les journaux ou en subissant les effets concrets qu’elle a sur le réel. Nous ne sommes pas les seuls à nous questionner, de nombreuses œuvres peignant la décadence des puissants et leurs goûts corrompus pratiqués dans leur sphère intime à laquelle seuls leurs semblables ont accès.
Imperial Triumphant, vous l’avez sans doute deviné ou déjà expérimenté vous-même, s’intéresse à ce qui se passe derrière les appartements de luxe de cette classe sociale sur
Spirit of Ecstasy. Son death metal avant-gardiste, entre scène dissonante et influences jazz – plus présentes que jamais ici –, ressert son cadrage après avoir décrit une ville rongée par les inégalités (
Vile Luxury) puis les horreurs architecturales construites sous ordres de nantis pour leur propre gloire (
Alphaville). Cet album de 2022 clôt une trilogie où le zoom se fait de plus en plus précis au sein de ce monde dystopique rongé par un capitalisme débridé, monde imaginaire mais aux ponts évidents avec le nôtre.
Ici, on retourne à l’humain, un humain un peu oublié sur
Alphaville mais retrouvé dans ce qu’il peut avoir d’abject derrière le luxe, hubris débridé se transposant dans une musique elle-même libérée de toute entrave. Je l’ai longtemps pensé à l’écoute de cet album ; Imperial Triumphant n’a jamais été aussi hors-sol, explosant les structures déjà fragiles de son style pour s’abandonner tout entier dans un flot proche du free jazz où les morceaux paraissent se développer selon les envies de leurs compositeurs au-delà de toute idée de début, milieu et fin. Les premières rencontres sont rudes. L’ambition des titres où se croisent des rappels au Deathspell Omega de
Fas (les chœurs d’Andromeda Anarchia), aux horreurs lovecraftiennes de Portal (« Bezumnaya ») ainsi que des élans jazz loin de ma culture musicale initiale (le fameux guest de Kenny G – saxophoniste célèbre – sur « Merkurius Gilded » ; la douceur faussement réconfortante de « In The Pleasure Of Their Company ») a failli me faire lâcher la rampe plus d’une fois. Mais c’est là que
Spirit of Ecstasy s’avère particulièrement bon pour transmettre dans son orgie un certain voyeurisme dégoûté entre fascination et nausée, marque de fabrique du trio (une nouvelle fois bien accompagné).
Une ambiguïté qui est portée à son plus trouble sur ces cinquante-cinq minutes. La présence de Snake, chanteur de Voivod venu poser sa voix sur « Maximalist Scream », accentue ce sentiment d’écouter une œuvre souhaitant nous faire voyager au sein d’un régime totalitaire, la caméra agrandissant sa focale en fin de disque pour montrer les cadavres résultant de cette danse folle des puissants. S’il y a bien quelques flottements à déplorer (subjectifs pour certains, comme le morceau « In The Pleasure Of Their Company » qui me laisse extérieur par son jazz autocentré), l’équilibre global est mieux tenu sur la longueur que sur les albums précédents d’Imperial Triumphant, les excès de chaque instant possédant de nombreux moments forts dont le râle satisfait et écœuré de Zachary Ezrin sur « Metrovertigo » est un indicateur. L’extase reste en ligne de mire, une jouissance perverse qui ne se cache plus sous la maîtrise du trait de
Alphaville, au point que je me demande parfois si le trio new-yorkais condamne cette violence systémique ou rêve d’en faire partie pour en goûter ses délices.
Mais, encore une fois,
Spirit of Ecstasy ne jette aucun voile pudique – un mot inexistant dans son lexique – sur la fosse commune au-dessus de laquelle se construit cette Xanadu futuriste (au sens de Marinetti). Imperial Triumphant va sur ce disque au bout de la démarche entamée par
Vile Luxury, laissant en suspens de nombreux points pour mieux conserver cette ambivalence qui lui va si bien, autant sur le fond que la forme.
Goldstar sera d’ailleurs une manière de reconnaître l’impasse du chemin parcouru, synthétisant la formule pour en marquer le triomphe (…sans mauvais jeu de mots). À voir ce que la suite nous réserve, le monde rattrapant cette satire faite d’or et de sang à une si grande vitesse qu’il va falloir trouver comment accentuer le trait. J’ai hâte.
Par Cujo
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Par Jean-Clint
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