Tout le monde vous le dira, le premier EP de The Dillinger Escape Plan n’est clairement pas au niveau des quelques sorties qui suivront. Pour autant, en plus d’être encore aujourd’hui très plaisant (cf. ma chronique sur le sujet), celui-ci aura néanmoins permis aux Américains d’ouvrir quelques portes jusque-là fermées. Embarqué dans une tournée des villes de la côte Est avec l’idée de défendre ces compositions pleines de promesses, le groupe originaire du New Jersey réussira grâce à des prestations scéniques particulièrement intenses et physiques à taper dans l’oeil d’un responsable de chez Relapse Records, label qui à la fin des années 90 était probablement l’un des plus sexy du circuit. Une rencontre qui se soldera par la signature du groupe sur le célèbre label de Pennsylvanie.
Une entente qui sera scellée quelques mois plus tard par la sortie en octobre 1998 d’un nouvel EP intitulé
Under The Running Board. Une sortie particulièrement expéditive puisque celle-ci est effectivement torchée en moins de huit minutes. Une sortie également marquée par l’arrivée d’une nouvelle tête, celle du guitariste John Fulton qui, comme Adam Doll (basse) et Chris Pennie (batterie), est lui aussi un transfuge du groupe Samsara.
Illustré devant, derrière et dedans par plusieurs photographies qui évoquent évidemment le grand banditisme à l’époque de la Grande Dépression, ce second EP est notamment passé entre les mains expertes de Steve Evetts (Deadguy, Lifetime, Incantation, Discordance Axis, Hatebreed , Snapcase...) et Alan Douches. Le résultat, près de trois décennies plus tard, n’a pas pris une seule ride et continue de servir au mieux ces trois compositions situées un bon cran au-dessus de celles présentées un an auparavant sur
The Dillinger Escape Plan.
Si le pas de géant effectué en matière de production va tout de suite sauter aux oreilles à l’écoute de ces trois titres, le gap réalisé par les Américains en matière d’écriture est probablement encore plus flagrant. La formule en soit n’est pas nouvelle, celle d’un Hardcore Chaotique qualifié par certains de "Mathcore" en raison de ses structures complexes et de ses dynamiques syncopées et ultra-changeantes, mais elle est poussée ici dans des retranchements qui jamais encore n’avaient été atteints.
Entre improbables descentes de manches exécutées pied au plancher, riffs ultra-nerveux qui, pas plus vite qu’à fond, fusent eux aussi à toute berzingue, changements de rythmes soudains et impromptus, hurlements hystériques et ambiances jazzy tour à tour furieuses, groovy ou cotonneuses, il faut avoir le coeur sacrément bien accroché pour survivre à un tel déferlement de notes. Les esprits les plus cartésiens auront d’ailleurs peut-être du mal à déceler la musicalité dans ce genre d’approche particulièrement excessive, tarabiscotée et explosive mais à sa sortie, nombreux sont ceux à être tombés sous le charme de cette formule particulièrement jusqu’au-boutiste. Car
Under The Running Board n’est pas qu’une succession sans queue ni tête de notes balancées telles quelles à la face de l’auditeur, c’est surtout une succession de titres certes outranciers (dans ce que l’acte à de plus jouissif et de plus libérateur) mais incroyablement bien composés et interprétés. Des titres intelligents qui fourmillent d’idées (clin d’oeil à ces quelques samples parcimonieux mais toujours judicieux et très bien placés) enchevêtrées avec soin et non aux forceps comme ce sera parfois le cas chez certains groupes qui, influencés par les Américains, tenteront de marcher plus ou moins brillamment dans leurs pas. D’ailleurs, même si les titres sont dans l’ensemble relativement courts (entre deux et trois minutes, un petit peu moins, un petit peu plus), The Dillinger Escape Plan prend également plaisir à calmer le jeu lors de séquences aussi brèves que soudaines. Des passages lors desquels le sentiment de se faire physiquement violenter laisse place à un semblant d’apaisement. C’est bref mais cela suffit à aérer des compositions qui en dépit de leurs courtes durées s’avèrent tout de même intenses et exigeantes.
Si quelques portes se sont effectivement ouvertes après la sortie du premier EP des Américains, ce n’est rien comparé à ce qui arrivera plus tard. La parution de
Under The Running Board sur Relapse Records, qui n’est d’ailleurs qu’une mise en bouche, va dans un premier temps permettre au groupe américain de rayonner à l’international (du côté de la scène Hardcore pour commencer) là où avec
The Dillinger Escape Plan la reconnaissance était encore particulièrement limitée. Une reconnaissance accentuée chez l’Oncle Sam par une tournée commune en compagnie de Jesuit (premier groupe de Nate Newton (futur Converge) dans lequel opère également à l’époque un certain Brian Benoit qui intégrera un tout petit peu plus tard les rangs de The Dillinger Escape Plan) et un certain Botch à la carrière un petit peu plus avancée mais elle aussi en pleine explosion. Bref, dans le genre, on a rarement fait EP plus prometteur et efficace. Une pièce de choix malgré une durée ridiculement peu élevée.
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