Si le tragique accident de Chi Cheng a eu évidemment de profondes répercussions sur les autres membres de Deftones, ces derniers questionnant notamment et ce à juste titre leur légitimité à poursuivre cette aventure en l’absence de l’un de ses membres fondateurs, il est tout à fait surprenant de constater que durant cette période, c’est-à-dire entre 2008 et 2013, les Californiens ont sorti et leur album le plus faible (
Diamond Eyes, probablement ex-aequo avec
Gore si mes souvenirs ne me font pas défaut) et leur meilleur album post-Chi Cheng... En effet, et je ne vous apprends probablement rien puisque cet automne cela fera déjà quatorze ans que celui-ci est sorti, ce septième album est sans l’ombre d’un doute l’un des plus beaux joyaux d’une discographie qui pourtant ne souffre d’aucune véritable erreur de parcours.
Intitulé
Koi No Yokan que l’on pourrait vraisemblablement traduire par
"premonition of love", ce disque paru en novembre 2012 sur Reprise Records a été pour la seconde fois consécutive produit par monsieur Nick Raskulinecz. Une collaboration qui, si elle ne sera pas reconduite sur les deux albums suivants, sera cependant réitérée à l’occasion de l’enregistrement de
Private Music. Aussi ces cinquante-et-une minutes se voient porteuses des mêmes qualités à commencer par un son capable de parfaitement faire la balance entre une approche à la fois abrasive et explosive d’un côté et une approche plus introspective, mélodique et aérienne de l’autre. Enfin à ceux qui se sont toujours posés la question sans jamais oser le demander (ou plus vraisemblablement par flemme puisque quelques clics auraient suffi), l’illustration aux évocations futuristes (un petit côté Blade Runner quand même, vous ne trouvez pas ?) qui orne
Koi No Yokan est une photographie prise dans un hôtel de Pékin baptisé Opposite House (aujourd’hui fermé) imaginé par le designer japonais Kengo Kuma. Voilà, vous savez tout ou presque...
Prenant le direct contre-pied de son prédécesseur jugé par à peu près tout le monde comme bien moins mémorable car plus tranquille et introspectif,
Koi No Yokan s’ouvre sur quatre compositions passablement plus énervées. Quatre compositions qui d’entrée de jeu vont faire très forte impression à commencer par ce "Swerve City" abrasif qui ouvre l’album avec une force et un panache retrouvés, chose qui n’a probablement pas manqué d’inscrire à l’époque une grimace de satisfaction et d’approbation sur le visage des nombreux déçus de
Diamond Eyes. Même constat en ce qui concerne "Leathers" et "Poltergeist", deux titres aussi lourds et abrasifs que mélodiques et subtils qui participent à faire de cette entame l’un des moments forts de l’album. Et puis comment ne pas évoquer ce "Romantic Dreams" porté par un refrain particulièrement chouette et entêtant qui me revient régulièrement en tête... Bref, difficile de rêver meilleur démarrage après un prédécesseur sympathique mais tout de même bien en-deçà des autres albums de la formation de Sacramento...
Naturellement, après une telle entrée en matière, on se doutait que les Californiens chercheraient à calmer quelque peu leurs ardeurs. Ce sera chose faite notamment avec l’excellent "Entombed" qui en dépit d’un titre forcément trompeur pour n’importe quel amateur de Death Metal voit Deftones s’embarquer dans une composition contrastée faite de parties planantes tout en retenue auxquelles va venir s’opposer à deux ou trois reprises un chouette refrain plus dynamique et flamboyant. Si "Graphic Nature" et "Tempest" retrouvent un peu du poil de la bête (notamment le second et sur sa deuxième partie uniquement), ces deux titres s’inscrivent néanmoins dans cette même démarche plus aérienne et vaporeuse avec là encore beaucoup de réussite. Une baisse de régime qui offre à ce moment de l’album une sorte de respiration en évacuant momentanément cette tension et cette lourdeur des débuts pour quelque chose de plus intimiste et sensible.
Reléguées brièvement au second plan, la lourdeur et l’abrasivité des premiers titres va retrouver son chemin sur "Gauze", "Rosemary" et "Goon Squad" marqués tous les trois et à l’instar des premiers titres de l’album par des guitares bien plus dominantes et rugueuses. Cette force retrouvée n’empêche cependant pas Deftones de nous glisser à l’oreille ces refrains toujours aussi accrocheurs dont il a le secret ainsi que ces passages toujours aussi éthérés et atmosphériques lors desquels la voix de Chino, gorgée d’émotions et toujours aussi impeccable, semble quitter la terre pour rejoindre les cieux... Bref, du très beau travail de la part des Américains comme l’atteste d’ailleurs tous ces arrangements, nappes synthétiques, samples et autres éléments sonores plus ou moins discrets signés Franck Delgado qui sans en faire des caisses donne vraiment l’impression de participer à l’album (ce qui, de mon point de vue, n’a pas toujours été le cas). Finalement, il n’y a bien que ce "What Happened To You ?" servi en guise de conclusion à ce septième album que je trouve un peu en deçà du reste. Le titre n’est pas particulièrement mauvais mais je le trouve tout simplement bien moins mémorable (et contrasté) que les dix titres qui le précèdent et surtout beaucoup trop fade pour clôturer un disque de ce calibre. Dommage (mais pas dommageable)...
Alors bien sûr, on pourrait arguer que Deftones se contente de faire ici du Deftones mais, même si cela est vrai, on retiendra surtout de ce
Koi No Yokan que les Californiens ont su se relever avec élégance et ainsi faire oublier en l’espace de onze titres (allez, dix pour les plus chafouins) et cinquante-deux minutes la semi-déception qu’a représenté en son temps
Diamond Eyes, disque sympathique à s’écouter de temps à autre mais pas franchement mémorable. Quoi qu’il en soit, avec ce septième album, le groupe prouve à tous ceux ayant eu vite fait de les enterrer qu’ils étaient allés beaucoup trop vite en besogne. Deftones aurait d’ailleurs pu leur clouer définitivement le bec avec la sortie de
Gore mais l’approche choisit par le groupe quatre ans plus tard n’aura pas su faire l’unanimité et cela à raison... La suite au prochain épisode.
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