Angellore - Nocturnes
Chronique
Angellore Nocturnes
Mon intérêt pour le doom metal n’est pas récent, loin de là, et n’a jamais été exhaustif. Candlemass, Solstice, Electric Wizard, Wounded Kings, Pentagram et tout ce qui dérive directement de Black Sabbath, c’est oui, bien évidemment. Bell Witch, Atramentum et quelques autres funérailles du même genre, bien volontiers, à l’occasion. En revanche, Anathema, My Dying Bride, Draconian et autres Paradise Lost, je remercie poliment mais sans trop tarder. Question de tempérament, j’imagine. Autant dire que je n’aurais sans doute pas réellement prêté l’oreille à Angellore si les circonstances ne m’y avaient pas aidé. Il y quelques mois, on m’a gentiment convié à la listenning session organisé par les membres du groupe avant la sortie officielle du nouvel album Nocturnes, qui s’est déroulée dans la maison de l’un d’entre eux avec d’excellentes conditions d’écoute. Je remercie au passage Walran pour son invitation, conscient qu’il était que je n’étais pas naturellement porté sur ce genre de doom.
Derrière son élégante couverture peinte par le bassiste Celin, Nocturnes a été, comme souvent chez Angellore, accouché dans la douleur ; fort à-propos pour un groupe de ce genre, donc. Je manque de références en doom gothique à tendance extrême, mais les premières écoutes m’ont immédiatement rappelées Saturnus pour la variété des sonorités et des ambiances. « Falling Birds » qui ouvre le disque manifeste d’entrée de jeu tout ce dont il sera fait : des airs d’orgue, de bois et de piano, des mélodies de guitare claire mélancolique et une alternance de chant féminin/masculin qui se mêlent à des growls particulièrement sincères dans les intonations, des riffs accablants et même du blast occasionnel. Angellore réussit ce qui a tendance à m’agacer chez les autres groupes du même acabit : ici, le mélange de metal extrême et d’influences classiques/baroques/romantiques ne sonne pas affecté ou cosmétique. On perçoit immédiatement que les membres du groupe sont d’authentiques passionnés de musiques « savantes » au même titre que des fans de doom, loin d’autres formations qui décorent leurs riffs de pianoteries sucrées-amères un peu forcées ou précieuses, pour ne pas dire kitsch. Voilà exactement le premier point fort d’Angellore pour moi : il ne sonne pas kitsch, et c’est précisément pour cette raison que ses Nocturnes me plaisent. Grandiloquent, tragique, dramatique et forcément un peu épanché, c’est le genre qui l’exige ; mais pas foncièrement kitsch.
Comme attendu, les morceaux sont longs et peu nombreux. « Falling Birds » est construit sur un modèle de montée non-linéaire aérée d’accalmies jusqu’à l’apogée à la double pédale qui porte un chœur masculin-féminin très bien construit, triste et émouvant sans trop en faire. Sa suivante, « Black Sun River », est sans doute ma favorite de l’album, et aussi la plus contrastante. J’y entends un brillant hommage à Type O Negative, donc du Sisters of Mercy en plus lourd, ce qui me va très bien. Rosarius se fend d’un chant gothique grave et sensuel très réussi, porté par une musique plus rock et enlevée que le reste de l’album. Un petit regret seulement : j’aurais mieux vu ce morceau au milieu de l’album, histoire d’ouvrir un peu les fenêtres au milieu de quatre longues complaintes qui s’accumulent un peu sur la fin et finissent par rendre certaines écoutes assez exigeantes.
Un peu plus tard, c’est « Martyrium » qui aguiche avec son énergie marquée, son explosion black metal et son final qui me rappelle presque Insomnium. J’ai pris un peu de temps à vraiment apprécier cette piste à cause de son intro qui d’emblée me parle moins, un poil trop baroque pour mes goûts de minimaliste, mais c’est sans doute la plus variée de Nocturnes, où la mélancolie se fait plus bilieuse et angoissée, presque combattive, plutôt que totalement atterrée. Enfin, « Dormant Stream » clôt l’album sur 12 minutes récapitulatives, avec hautbois, violoncelle, flûte, chant éploré de Lucia et pas tant de metal que ça, finalement. Le morceau alterne constamment les passages électriques et extrêmes avec les parties presque typées musique de chambre, voire neofolk à la Nebelung ou Empyrium, pour une moitié seulement d’éléctricité. Tout est à sa place, c’est long mais pas longuet, lent mais pas traînant, et le final en accords solennels répétés en fade-out me plaît tout particulièrement.
Une image me vient en tête à chaque réécoute : celle d’une galerie d’art privée. Nocturnes donne l’impression d’un cabinet intime dans la demeure d’un aristocrate excentrique et dépassé, tendance fin de race, qui parfois se perdrait dans la contemplation de différents tableaux qu’il a sauvé d’époques révolues et qui, seuls, sauraient encore exprimer ses émois au beau milieu d’une ère nouvelle qui ne le concerne plus. Angellore, de toute façon, appartient à un courant musical qui fonde toute son approche esthétique sur la fin du XIXème siècle, au moment où la France célèbre ses poètes maudits et ses Décadents et où le monde anglo-saxon connaît sa seconde vague de romans gothiques. Il ne s’agissait sans doute pas de trahir le genre, mais une petite gêne persiste en ce qui me concerne : je trouve les paroles un peu trop proches des canons du style justement, légèrement déjà-entendues. Je n’aurais pas craché sur un concept thématique fort et distinct ou même des reprises directes de textes d’époque. C’est sans doute là un problème qui ne regarde que moi, notez, et qui n’en est absolument pas un pour les fans du genre, qui cherchent bien ce type de paroles chez leurs groupes. Il se trouve que je suis un type peu porté sur la tristesse et la mélancolie, encore moins sur l’abattement longue durée et la dépression. Je serais plutôt câblé nerveux et intranquille, qui a du mal à dormir sans grincer des dents. Pourtant, Angellore passe mon filtre sans difficulté. Je n’y reviens pas aussi souvent qu’à Abduction, l’autre groupe de Walran et Celin, mais tout tout de même de temps en temps, quand j’ai des envies de chemises à jabot et de désespoir précieux.
Pour conclure, Nocturnes est un album sérieux. C’est la meilleure épithète que je lui trouve. Il est construit avec soin, souci du détail, méticulosité et contraste. Mieux, il parvient à se distinguer par une justesse dans le choix des mélodies, un équilibre louable qui lui évite les abîmes parfois mièvres de certains de ses congénères. Il n’échappe pas à un certain classicisme stylistique qui m’empêche sans doute de le trouver vraiment excellent, mais c’est là une affaire personnelle. Angellore sort donc un très bon nouvel album, pertinent, pas révolutionnaire mais plutôt bien mûr et abouti. Je n’ai aucun doute sur le fait qu’il plaira énormément aux dévots du genre, mais aussi à des amateurs de musique exigeante et travaillée un peu moins inaptes que moi à ressentir des émotions fines. Et même si vous deviez être aussi peu enclin au spleen, Angellore se montre assez talentueux pour rester marquant.
PS. J’en profite pour adresser — avec humour et humilité, s’entend — un souhait aux membres du groupe, tant qu’à faire : un album-concept sur des textes de Léon Bloy, de Mervyn Peake ou de Barbey d’Aurevilly la prochaine fois ?
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