Des fois, je suis idiot. Et comme j’ai l’impression d’avoir déjà écrit cela en introduction d’une chronique, vous pouvez enlever le « des fois ». J’avais jusqu’à récemment tourné le dos à Dopethrone, m’étant arrêté superficiellement à quelques écoutes de sa musique immédiatement identifiable et, de ce fait, inintéressante pour moi lors de sa découverte. Un nom qui est un clin d’œil lourdaud à un album d’Electric Wizard – et
pas n’importe lequel – ainsi qu’un souvenir flou d’un concert qui m’avait passé dessus sans laisser de traces (sans doute en raison d’un taux d’ébriété proche du coma davantage que la prestation des Canadiens) avaient fini par me faire voir en la formation une énième descendance inoffensive du sorcier électrique…
Jusqu’à il y a peu donc, où les traces décelables chez d’autres, influence assumée et régulièrement citée comme point de référence, m’ont fait dire que je passais à côté de quelque chose. Ce qui est bien le cas, d’où cette chronique aux airs de mea culpa et d’exemple à ne pas suivre ! Dopethrone est plus que ce groupe de sludge / stoner qui a la malfaisance de l’un et la mollesse de l’autre – ou plutôt, il est en tout point exactement ça et cela s’avère un délice particulier, étrangement envoûtant et enfiévré. Côté feu, il y a en effet de quoi faire, entre des paroles qui honorent la misère au point d’en ériger des statues de détritus (le doublet « Scum Fuck Blues » / « Dry Hitter » me parle à ce titre plus que la sarcastique « Vagabong ») et des riffs qui n’oublient jamais de conjuguer sludge et stoner au metal (amour présent depuis le début dans le projet, cf. le premier album
Demonsmoke et ses relents heavy metal). Il y a également cette voix, congestionnée par la haine, typiquement black metal mais qui se marie parfaitement à la boue ambiante, faisant imaginer le quartier de Montréal donnant son nom à l’album comme un lieu hostile et sale mais aussi étrangement… spirituelle.
L’envoûtement est en effet ce qui départage ces clochards cramés de ceux que l’on a l’habitude de croiser au détour d’une ruelle malfamée. Dopethrone aime le riff, appliquant sur la forme les tables de saint Iommi avec rigueur – trois notes, trois riffs, trois temps et 666 possibilités ; il emmène dans des hauteurs similaires à celles de
Horseback et son drone teinté d’americana, l’esprit finissant par voguer dans ce qui devient des oscillations plus que des mélodies. Cela tient clairement à celles-ci, toujours délicieuses, indéniablement rustres et accrocheuses – un headbang au ralenti accompagne obligatoirement chaque écoute – et pourtant étrangement atmosphériques, comme en lévitation malgré la lourdeur de l’air ambiant. Une envolée qui, lors du trio final, paraît ne jamais vouloir se terminer, « Dry Hitter », « Bullets » et « Riff Dealer » ayant ensemble une allure de conclusion accumulant les points finaux.
Chose que je comprends aisément, tant je n’ai pas envie d’entendre
Hochelaga se taire. Certes, une fois le disque terminé, il est difficile de citer des morceaux en particulier, chacun avançant du même pas léonin, sûr de lui et magistral, fatigant si l’on n’est pas d’humeur à se prêter au jeu. Il y a pourtant un fil rouge tenu en continu qui fait voir en ce disque un petit miracle de cohérence et d’équilibre, à cheval entre misérabilisme et poésie, beauté de l’ordure touchant le sacré du doigt – mais seulement d’une phalange, laissant à d’autres le loisir d’y aller en entier s’ils le souhaitent (l’usage de drogues est fortement conseillé si c’est le cas). Cela ne suffit pas toujours pour épater à chaque écoute ; cela, par contre, fait clairement voir Dopethrone autrement que comme un substitut à quelconque substance dont on serait en manque. Du nectar, que j’ai décidément été bien stupide de laisser de côté aussi longtemps.
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