Weedeater - ...and Justice for Y'all
Chronique
Weedeater ...and Justice for Y'all
Il faut imaginer le sludge heureux. Je sais, ce n’est pas facile, surtout concernant ce style qui a souvent – au point qu’on les pense comme essences – un nihilisme brandi en étendard, une négativité revendiquée, un lexique de laissé-pour-compte.
Et pourtant, il faut le voir joyeux en dépit de tout cela, comme on chercherait à être heureux en pleine canicule. Weedeater, du moins sur son premier album, parvient à ce tour-de-force touchant à l’absurde. Et ce, sans atténuer ce que le genre peut avoir de corrosif, d’acide, de ce que vous voulez qui vous dissout la tronche et le reste : on s’imagine bien cramé au dernier degré avec la voix de Dixie Collins qui, question noirceur, n’a pas grand-chose à prouver depuis son passé – alors récent – au sein de Buzzov•en. Si ce sludge s’acoquine de stoner, ce n’est pas pour figurer des vacances au soleil ! Sa boule de feu est bien l’astre d’un désert brûlant, ce son grésillant et lourd peignant à lui seul un panorama de rouge et de jaune, une brume infernale brouillant la vision, la nausée qui monte de déshydratation aussi bien que de détestation de ces contemporains. Dans les faits, de sa production pleine de saletés punks signées Billy Anderson aux vomis de son hurleur, un pur crachat.
Et pourtant, il faut le voir nageant dans le bonheur en partie grâce à cela. ...and Justice for Y'all ne ment sur rien ; il rétribue comme il l’affiche. Tout compte fait et justice rendue, cette vie de misère, de petites batailles qui sont grandes pour qui les mène, cette vie vaut bien celle de n’importe qui, c’est même Dixie qui le dit (d’abord). Alors autant prendre son pied au sein de la débâcle, à coups de riffs idiots, répétés à l’envie mais avec un appétit qui souhaite que cela ne s’arrête jamais. Voilà la réussite de ce disque : transpirer un plaisir de chaque instant, donner à ses mélodies simiesques, sa gouaille plus redneck tu meurs, un sourire qui ne semble jamais faiblir. Cela tient à des éléments concrets, comme ce jeu entre deux voix sur « Shitfire », ces enflammades où le groupe s’excite collectivement avant d’alourdir aussi sec de motifs musicaux entêtants parcourant « Hungry Jack », « Tuesday Night » ou « Truck Drivin’ Man » (des recyclages tout sauf honteux et qui contribuent à donner un air d’histoire retombant sur ses pattes à l’ensemble). Une démarche cohérente et volontaire, décelable jusqu’à un livret où le trio s’affiche rigolard et prêt à s’amuser, un personnage de cartoon tenant un couteau pour faire peur pour de rire (à moins que ?).
Le mot est lâché. Weedeater aura toujours été un groupe cartoon sur les planches, grimaçant à qui mieux mieux, mais pas à chaque fois sur ses albums à la qualité inconstante. ...and Justice for Y'all est le pic de cette discographie en dents de scie dont il prend l’image pour exprimer un sourire carnassier, jovial et méchamment entraînant. Il faut dire qu’il ne s’excuse de rien, de sa durée courte – trente-cinq minutes pliées avec ce qu’elles sous-entendent d’expéditif et d’urgent – à ses miaulements blues. Il assume jusqu’au bout ses racines américaines (« Southern Cross », réappropriation du classique de Crosby, Stills & Nash), les rendant indissociables de sa musique. Un terroir dont il prend la sauvagerie et en fait un terrain de jeu personnel, jouissif dans ses bouffées délirantes (« Free » ; « Calico ») et à la décontraction contagieuse sur « Monkey Junction ».
Il y a peu de disques qui expriment autant le bonheur et la liberté, dans les musiques extrêmes comme en général. Weedeater pourra évidemment rebuter sur de nombreux points ; cet album pourra trouver des critiques sur son manque de muscles dans le son ou sa voix poussée au-delà de la limite, paraissant essoufflée par instants. Autant de raison pour moi de l’adorer, regrettant simplement que tout cela ne dure pas plus longtemps. Mais il offre en peu de temps des pistes pour survivre au dôme de chaleur que nous vivons actuellement, dans cette dystopie de fournaise où rien ne prête à rire. Il faut s’imaginer heureux dans ce monde-ci… ...and Justice for Y'all comme guide et classique personnel, hilare à en être existentiel.
| | Ikea 27 Juin 2026 - 443 lectures |
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