Cela est forcément caricatural concernant un groupe qui n'a cessé d'explorer, que ce soit au sein d'albums, EPs ou des collaborations diverses, mais on peut définir trois périodes chez krallice : le black metal technique, abrasif et répétitif des quatre premiers albums, le metal avant-gardiste et dissonant de son milieu de carrière et le black metal ambiant et sci-fi des années 2020.
Une discographie parmi les plus riches que je connaisse et que
Scour Order vient d’une certaine manière boucler en revenant au style originel de Krallice. Cet album créé à l'occasion du festival Roadburn de cette année signe en effet un retour en arrière pour le projet, retour qui se fait également sur le label Profound Lore ayant sorti les trois premiers longue-durées des Ricains, comme un aveu assumé de vouloir revenir à la source. Forcément, on est au départ questionné par les raisons de ce rétropédalage. On ne peut pourtant pas dire que Krallice avait perdu en inspiration,
Porous Resonance Abyss étant une œuvre récente à mettre parmi les plus belles créations d'une bande encore considérée comme au-dessus de la mêlée en termes de talent et d'audace. On a donc bien ici une envie à satisfaire au-delà d'un appel du pied aux fans d'autrefois, de même qu'une manière de célébrer plusieurs événements, comme la création du nouveau Menegroth en Pennsylvanie, studio de Colin Marston autrefois basé à New-York.
Une célébration qui se ressent dans la musique même, majestueuse, avide, renouant avec cette abondance d'idées et de motifs faisant l'intérêt du Krallice des débuts. J'ai beau avoir ressenti des émotions fortes avec
Demonic Wealth et
Porous Resonance Abyss, retrouver ce black metal m'a immédiatement procuré un bonheur oublié, extatique – un rappel que Liturgy et eux se voyaient comme des frères d'armes à leurs débuts, avant que chacun suive sa propre route – et inépuisable.
Scour Order ne ment pas ; il renoue bien avec cette profusion, cette intensité de chaque instant, qui ont marqué les sorties de Krallice durant cette période. Une générosité folle se dégage de ces soixante-trois minutes pleines de changements, détours, variations, déclinaisons, un tressage que le retour de l’instrumentation classique du quatuor (Colin Marston abandonnant les claviers pour revenir à la guitare) permettait à l’époque et encore aujourd’hui. Il n’est pas la seule contrainte que s’est donnée la bande : la voix criarde de Mick Barr revient majoritairement au premier plan, celle de Nicholas McMaster ne se retrouvant que sur des compositions ou passages à la gravité palpable (comme cela était le cas sur l’album
Diotima, cf. « Grievous Corrector » ou « Unceasing Path ») mais aussi – incartade au cahier des charges – en soutien lors d’instants où un death metal malfaisant pointe le bout de son nez aux narines enfumées (« Kill the Guardian » et « Living Useless Ritual »).
Une liberté prise qui n’est pas la seule, Krallice se servant de ces limite auto-imposées pour donner une direction neuve à son black metal si particulier. Malgré l’intention initiale,
Scour Order n’est pas un album uniquement passéiste ; il est riche des expériences vécues, comme cette illustration de Mick Barr où chaque trait mis ensemble forme un tout massif. On retrouve les influences prog et alien sur « Agonal Shining » ou encore « Grievous Collector », l'écriture anguleuse, surlignant les influences noise et mathcore du projet sur « Kill The Guardian » et « Indecipherable Divinities » et, surtout, tout cela mélangé, comme des planètes s’alignant au sein d’un même univers. Cela donne une couleur propre à l’œuvre au-delà des rappels, notamment dans ces voix mordantes déjà évoquées, aussi violentes qu'étrangement mélancoliques quand elles hurlent de concert (la conclusion du morceau-titre qui nous termine autant que l'album). Krallice conserve ici cette image de fou dans la montagne, fil rouge d'une discographie contenant des grands écarts. Mais il le fait avec une intention de synthèse davantage qu’un regard vers l’avant, ce qui peut laisser frustrés certains, comme quelques critiques lues peuvent le laisser entendre.
Pour ma part, je ne peux qu’être charmé par ce disque. Depuis les années que j’écoute les œuvres de Krallice, un lien particulier à cette musique s’est construit, un lien qui dépasse les attentes d’une œuvre qui m’épaterait par étonnement – ce que le projet a déjà fait plusieurs fois au cours de sa carrière. Il s’agit d’une connexion particulière tenant sur la cohérence de l’ensemble, l’excellence de ce qui est composé, l’attraction des atmosphères proposées. Raison pour laquelle, en dépit de qualités indéniables – ces musiciens ont un tel niveau de jeu et d’exigence qu’ils ne peuvent pas accoucher d’une horreur complète –, j’ai pu ne pas trouver mon compte avec certains de leurs disques, tels que ceux chaotiques faits avec Dave Edwardson, le black metal plus traditionnel de
Go Be Forgotten ou encore récemment les atmosphères plus terre-à-terre bien que toujours dans les airs de
Inorganic Rites.
Mais ici, l’implication est totale. Tout n’est pas parfait, le manque de motifs musicaux marquants pouvant se faire sentir au sein d’une œuvre qui fonctionne davantage en tant qu’ensemble qu’en écoutant des morceaux isolément (exception faite d’un doublet final époustouflant, peut-être ce qu’ils ont fait de plus majestueux sur la longueur depuis
Years Past Matter). En dépit d’un manque d’éclats particuliers, c’est tout le génie des membres de Krallice qui aveugle – jusqu’à cette basse dont je ne me souviens pas avoir tant entendu la beauté. Un album qu'on a envie d'appeler par son petit nom tant on s'en sent proche et cela pour l'acclamer. Ô Scour !
... Oui, c'est nul. On n’a pas tous du talent pour écrire des conclusions.
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