Quand on côtoie un groupe depuis plusieurs années, qu'on a écouté ses œuvres plus que de raison, on finit par avoir un regard particulier sur lui et surtout sur ses nouveautés. Un regard chargé d'attentes parfois, de références surtout, la sensation d’inédit étouffée par l'expérience. Cela a été pour moi le cas concernant
Decay qui, comme
Purge avant lui, fait d'abord penser à d'autres,
Selfless et surtout « Go Spread Your Wings » dans ses guitares gazeuses et crues,
Streetcleaner dans ses machines rouillées et violentes... Et, ne serait-ce que pour une charte graphique qui est en réalité un indice sur l'atmosphère développée ici,
Messiah et
Post Self, œuvres blanches d'une formation voyant la lumière comme une chose terrifiante.
Mais non, faire de ce disque uniquement une branche de plus à un arbre fourmillant de ramifications est trop simple pour un projet qui a toujours été vivant parce qu'humain, à l'image de son membre principal.
Decay, peut-être encore un peu plus que les autres albums de Godflesh, est lié à ce que traverse Justin, qui a vu sa fin approcher et concrétise, par la force des choses — une hernie l'obligeant à arrêter les hurlements, dont on sent la douleur qu'ils provoquent sur « Fodder » —, celle de son projet principal. La mort est programmée pour un ultime album à venir ; le temps est alors au déclin.
C’est bien le thème qui traverse
Decay, on ne peut plus limpide dans ses intentions : celui d’un pourrissement, d’une érosion du son qui paraît s’entendre au travers de filtres cathodiques, horreur analogique que figure cet ange pleureur semblant issu d’une creepypasta – je pense au protocole Mandela en le voyant –, mais aussi d’un délabrement de soi. L’album avance terrifié plus que terrifiant, pris dans cette blancheur asilaire, de plus en plus solide et directement palpable, même au sein d’un premier morceau éthéré qui nous termine avant de commencer. Se tient là le défaut principal de l’album, qui parvient difficilement à se relever de cette sentence implacable, Godflesh à son plus létal évoquant les moments les plus crades de The Body voire un black metal dépressif passé à la broyeuse. L’arrivée de « Living/Ending », au physique plus assimilable pour qui connaît le projet depuis longtemps, pourra ainsi décevoir, donnant un sens négatif au fait qu’il s’agisse ici de chutes studio issues des sessions d’enregistrement de
Purge.
Il faut donc du temps, comme cela est toujours le cas concernant les albums d’une formation à laquelle j’ai appris à faire confiance avant d’avoir les preuves qu’elle la mérite. J’ai fini par me laisser embarquer par ce ventre mou – la majorité s’accordant à dire que « Master and Slave », « Fodder » et « Consume Me » sont les hauts faits de
Decay, « Living/Ending », « Feral Colony » et « Fear of Man » relégués dans leur ombre. Le temps, de même qu’une humeur plus en accord avec un propos angoissé, fatidique et défensif face à l’inéluctable, m’ont permis d’entendre l’unicité de cet ensemble loin d’être aussi bricolé que ce que sa conception peut laisser croire. Un ensemble à des années-lumière du groove que l’on pouvait trouver sur
Purge – même « Living/Ending » et ses enchaînements épatants finissent par rendre exsangue –, de même que la violence héritée de Swans et
Streetcleaner dont on pouvait trouver des traits dans l’oppression de
A World Lit Only By Fire. C’est la misanthropie allant jusqu’à la détestation de soi, sentiment traversant de nombreuses fois les albums du duo, qui transpire davantage, dégoût qui ne s’habille pas d’une supériorité supposée mais d’une vulnérabilité exacerbée, monstre apeuré au point de devenir affolé, barbare.
Pour être tout à fait honnête, cela ne suffit pas à faire oublier que
Decay a un souci d’équilibre, trois titres expérimentaux et imposants – je laisse le loisir à d’autres de parler en long et large de « Consume Me », jusqu’au-boutiste au point de me laisser muet – ne parvenant pas à être contrebalancé par une autre moitié souffrant de ce jeu de « Qui est-ce ? » auquel l’amateur de longue date ne peut s’empêcher de se livrer. À ce stade, le problème ne vient pas d’une baisse d’inspiration de la part de Godflesh, clairement toujours aussi affamé qu’à ses débuts, juste un peu plus lucide et éclairé sur ses peurs, leurs origines et leurs résonances. Il vient d’une oreille habituée, de démons connus depuis longtemps à force d’entendre des histoires à leur sujet. Il n’empêche que Justin Broadrick et Ben Green sont une nouvelle fois parvenus, même par à-coups (mais lesquels !), à donner une tournure originale à leurs expositions, sortant de
Purge pour aller dans un purgatoire où tout descend, s’enraye et se broie de l’intérieur. Une ligne du temps où
Decay trouverait sa place après un
Selfless aveuglé et un
Post Self torturé ainsi qu’avant un
Messiah transcendé et, potentiellement, un
The End annoncé comme mortuaire. Soit ce qui s’annonce comme une des plus affreusement belles dimensions créées par les Anglais.
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