Fidèle au poste depuis sa formation il y a vingt ans, Elder a acquis entre temps et cela depuis déjà un petit moment une solide notoriété qui, entre autres petits avantages, lui a notamment permis de bénéficier d’une liberté de mouvement particulièrement appréciable lorsque l’on est artiste. Une liberté physique et géographique tout d’abord puisque le groupe a régulièrement pris ses cliques et ses claques pour aller voir ailleurs, passant ainsi de Fairhaven dans le Massachusetts à Providence, Rhode Island, avant finalement de poser depuis maintenant quelques années ses valises, amplificateurs et autres instruments à Berlin. Artistique ensuite avec à la clef des collaborations (celle avec Kadavar et l’album qui en a découlé intitulé
Eldovar: A Story Of Darkness & Light sur lequel il faudrait d’ailleurs que je me penche un jour ici) et autres EPs (
The Gold & Silver Sessions et
Liminality / Dream State Return) sur lesquels les Américains se sont autorisés à sortir des clous, à expérimenter, à essayer de nouvelles choses sans fondamentalement porter atteinte à leur ADN.
Quatre ans après un très bon
Innate Passage grâce auquel le groupe avait retrouvé un peu de couleurs suite à un
Omens qui m’avait quelque peu déçu, Elder signe cette année son grand retour avec la sortie en mai dernier de son septième album. Un disque intitulé
Through Zero paru une fois de plus chez Stickman Records ainsi que chez Blues Funeral Recordings avec qui le groupe avait déjà collaboré par le passé dans le cadre notamment de la sortie du EP
The Gold & Silver Sessions. Côté production et illustration, le groupe a fait appel à Richard Behrens et Adam Hill tous les deux déjà mobilisés sur le EP
Liminality / Dream State Return paru l’année dernière. Si à titre personnel j’aime assez cette sombre illustration avec cette épée plantée dans un champs de chardons ou de pissenlits, j’aurai largement préféré une réalisation plus proche de l’esprit surréaliste qui habite justement l’artwork particulièrement réussi de
Liminality / Dream State Return. Tant pis, cette réalisation bucolique fera l’affaire.
Six titres, cinquante-trois minutes. Sur le papier, ce nouvel album s’inscrit dans la norme des précédentes sorties d’Elder sauf qu’à durée relativement égale, ses deux prédécesseurs les plus récents comptent chacun un titre de moins. Ces nouveaux morceaux sont donc globalement plus courts. Pas de beaucoup mais suffisamment pour qu’on le remarque puisque seulement "Sigil To Ruin" et "Strata" dépassent de quelques secondes les dix minutes. On ne parlera pas dans le cas présent d’immédiateté retrouvée, Elder nous ayant depuis longtemps habitué à des compositions plutôt étirées, mais il y a néanmoins sur ce nouvel album une certaine forme de concision et cela en dépit d’une dimension progressive toujours très fortement assumée qui par nature ne s’y prête pas véritablement... Car au-delà de ce détail qui d’ailleurs ne sautera probablement pas aux yeux de tout le monde,
Through Zero s’inscrit sans grande surprise dans la continuité des précédents travaux des Américains. Ces cinquante-trois minutes voient ainsi Elder renouer avec un Stoner Rock progressif et psychédélique de haute volée pensé et composé par des musiciens toujours aussi inspirés et désireux de laisser libre court à leurs envies créatrices. Jamais figée, toujours en mouvement et prenant soin d’évoluer avec beaucoup d’énergie en dehors de carcans trop limités et restrictifs, la musique des Américains n’est jamais vraiment là où on l’attend. Certes, quiconque a déjà posé ses oreilles sur un album d’Elder sait naturellement de quoi il retourne mais il n’empêche qu’il y a toujours eu une grande part d’imprévisibilité dans la musique de nos quatre garçons (pas de couplet / refrain ici).
Ce septième album ne déroge pas au cahier des charges suivi par Elder et voit ainsi dérouler avec toujours autant d’aisance une formule quasi-identique à celle de ses (plus récents) prédécesseurs. Toujours à la frontière entre Stoner Rock velu et Rock progressif et psychédélique largement inspiré par le modèle anglais des années 70 (Pink Floyd, Yes, Camel, Genesis, King Crimson, Gentle Giant...), Elder fait se succéder à travers un délicat travail d’équilibriste qu’il maitrise naturellement à la perfection un grand nombre de séquences abrasives dominées par des riffs lourds et une batterie ultra-dynamique et tout un tas de longues tirades instrumentales ("Sight Unseen" l’ait d’ailleurs intégralement du haut de ses presque neuf minutes) dont la principale qualité est leur grande ambivalence. Si certaines de ces tirades permettent effectivement aux Américains de faire prendre de la hauteur à leurs auditeurs en leur offrant la possibilité d’avoir la tête dans les étoiles, d’autres plus terre à terre conservent cette énergie, cette intensité et ce rythme qui font le sel de ces parties les plus corsées. Bien entendu, Elder ne se contente pas de ce seul diptyque et prend soin, comme toujours, d’y apporter d’autres éléments comme par exemple ces solos et autres leads mélodiques capables de vous hérisser le poil (gros coup de coeur à chaque fois pour celui pourtant très simple de "Through Zero" entamé aux alentours de 6:40 et qui, supporté par cette excellente section rythmique, me transporte loin...), ces lignes de basses absolument délicieuses et plus globalement ce groove toujours aussi irrésistible qui habite ces riffs et ces tricotages complexes mais débordants de feeling, ces quelques arrangements subtils et soignés (par exemple cette guitare acoustique sur "Blighted Age", titre plus posé et introspectif qui clôture l'album) et enfin ces nombreuses nappes de synthétiseurs aux sonorités Sci-Fi plus appuyées qu’auparavant. C’est probablement là la seule véritable différence avec
Innate Passage dans la mesure où effectivement tous ces claviers se font aujourd’hui, en tout cas ici, plus présents. Loin de porter atteinte à l’identité des Américains, ces nappes synthétiques renforcent au contraire l’aspect progressif et psychédélique de leur musique et étoffe au passage ces atmosphères spatiales / célestes / vaporeuses / oniriques qui habillent l’essentiel de ces six compositions une fois encore particulièrement bien troussées.
Si
Omens n’était pas parvenu à m’enthousiasmer outre mesure, Elder a depuis largement redressé la barre. Après
Innate Passage et
Liminality / Dream State Return (dont les morceaux ici présents sont probablement tirés des mêmes sessions d’enregistrement) qui tous les deux m’ont permis de retrouver un grand sourire,
Through Zero est le témoignage d’un groupe définitivement (revenu) au sommet de son art. Tout y est une fois encore extrêmement fluide grâce à des transitions toujours aussi subtiles et intelligentes qui aident à passer d’un motif à un autre sans jamais avoir l’impression de forcer pour le faire. Le groupe américain ne révolutionne pas sa formule avec ce septième album mais comme pour son prédécesseur, chaque moment est un véritable régal. Une succession d’instants de grâce qui entre Stoner Rock psychédélique et Rock progressif raviront les amateurs de musique foisonnante, groovy et libre. Gros panard !
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