Comme l’atteste cette chronique pour le moins tardive, personne dans l’équipe de Thrashocore ne semblait particulièrement pressé à l’idée de vous parler du dernier album d’Iron Maiden. Un retard à l’allumage qui trouve son origine dans le peu d’intérêt qu’éprouve vraisemblablement l’ensemble de mes collègues à l’adresse d’un Heavy Metal de plus en plus tranquille et progressif mais aussi dans le fait qu’il faut faire des choix et que jusqu’à aujourd’hui ces choix se sont portés sur d’autres groupes, d’autres sorties, d’autres priorités... Certes, nous sommes tous suffisamment lucides pour savoir que le destin des Anglais n’a jamais dépendu d’une hypothétique chronique (encore moins sur un modeste webzine français en décrépitude technique et structurelle) mais en amoureux du travail bien fait et parce qu’il s’agit tout de même d’Iron Maiden, il me semblait peu "professionnel" de faire l’impasse sur une sortie de cette envergure. Et puis surtout je l’aime bien, moi, ce disque.
Intitulé
Senjutsu qui en japonais signifie "tactique", ce dix-septième album célèbrera le 3 septembre prochain son cinquième anniversaire. À l’instar de
The Book Of Souls, il s’agit-là encore d’un double-album composé de seulement dix morceaux pour une durée de près de quatre-vingt deux minutes. Un chiffre qui évidemment tiendra une fois encore à bonne distance tous ceux qui depuis plus de vingt ans jugent les sorties de la formation (beaucoup) trop longues (même si pour le coup on perd (ou on gagne selon comment vous voyez les choses) dix minutes par rapport à son prédécesseur). Enregistré aux studios Guillaume Tell situés en région parisienne sous la directive du producteur Kevin Shirley (Silverchair, Aerosmith, Dream Theater, Journey, The Black Crowes, Rush, Slayer...),
Senjutsu est là encore à l’image de son prédécesseur illustré par Mark Wilkinson (et non pas Derek Riggs contrairement à ce que l’on pourrait penser), un collaborateur de longue date puisqu’il a en effet déjà travaillé avec Iron Maiden pour quelques sorties annexes (la version remasterisée de 1998 du célèbre
Live At Donington et l’album
Best Of The 'B' Sides présent uniquement dans la box
Eddie's Archive sortie en novembre 2002). Là encore l’album est proposé dans une très chouette édition CD, notamment dans un format allongé qui rend particulièrement justice aux diverses illustrations intérieures d’inspirations japonaises.
La plus grosse difficulté lorsque l’on choisit d’aborder un album tel que
Senjutsu est de devoir faire face à sa durée excessive. Car si l’histoire de la musique a montré qu’il était tout à fait possible de sortir des double-albums capables de devenir cultes (la liste est longue mais on pourrait citer par exemple
The Wall,
White Album,
Physical Grafiti,
London Calling,
Exile On Main St.,
The Fragile,
Use Your Illusion I & II,
Mellon Collie And The Infinite Sadness...), le fait est que donner toute son attention à un album de plus d’une heure n’est pas une chose forcément aisée, notamment aujourd’hui avec toutes ces distractions à portée de main. D’autant plus qu’aussi appliqué et volontaire que soit le groupe, il y a toujours un moment moins inspiré ou tout simplement moins marquant qui sans nécessairement nous faire perdre le fil entraine forcément un peu de flottement. Avec ses quatre-vingt-deux minutes,
Senjutsu n’échappe pas à ce constat avec ainsi quelques passages que je trouve personnellement un petit peu moins intéressants / captivants / flamboyants (comme vous voulez), notamment sur "The Parchment" qui traine un peu la patte malgré une seconde partie définitivement plus dynamique et intéressante.
En dépit de quelques compositions relativement courtes ("Stratego", 05:01 et "Days Of Future Past", 4:05) les titres de ce dix-septième album prennent naturellement plaisir à s’étirer en longueur avec notamment trois morceaux affichés à plus de dix minutes. À cela s’ajoute également un rythme globalement assez tranquille puisque même si cette fameuse section rythmique galopante qui fait le sel d’Iron Maiden depuis maintenant plus de cinquante ans se fait encore entendre ici et là au détour d’une section plus rythmée, ce genre de course se fait tout de même bien moins haletante qu’à la grande époque. Alors évidemment tout cela n’est pas une découverte puisque cela fait déjà plusieurs années que les titres s’allongent, que les tempos ralentissent et que le propos s’assagit mais encore une fois il faut l’avoir bien en tête en abordant le dernier album des Anglais.
Mais alors si l’album est effectivement un poil (trop) long et que le groupe continue de la jouer plutôt tranquille comment
Senjutsu parvient-il à convaincre ? Eh bien en grande partie grâce à sa dimension particulièrement épique et des refrains mélodiques ultra entêtants et fédérateurs que l’on va très vite reprendre en coeur avec l’ami Dickinson ("Senjutsu", "The Writing On The Wall", "Lost In A Lost World", "Days Of Future Past", "The Time Machine", "Darkest Hour", "Death Of The Celts"...). En grand conteur d’histoires, Iron Maiden n’a également pas grandes difficultés à nous embarquer une fois encore dans ses compositions au long cours qui, si elles ne sont évidemment pas toutes construites de la même manière, n’en avancent pas moins les mêmes arguments. De fait, si les choses prennent parfois un peu de temps pour se mettre en place, on est comme je le disais plus haut très vite cueilli par tous ces refrains hyper efficaces et unificateurs ainsi que par ces élans vocaux épiques signés d’un Bruce Dickinson toujours en très grande forme, par ces galopades tranquilles mais néanmoins plaisantes ("Stratego", "Days Of Future Past" à 0:42, "The Time Machine" à 3:08 et 5:39, "The Parchment" à 9:52, "Hell On Earth" à 2:15...), par ces longues séquences instrumentales Heavy / Prog réjouissantes ("The Writing On The Wall" entre 3:33 et 5:07, "Lost In A Lost World" entre 4:36 et 7:15, "Death Of The Celts" entre 4:08 et 8:33, les trois premières minutes de "Hell On Earth...) et par ces excellents solos mélodiques et épiques que se partagent Adrian Smith, Dave Murray et Janick Gers que je ne vais pas vous lister dans le détails mais qui relèvent tous sans exception de la haute orfèvrerie. Finalement, le seul point qui me chiffonne à l’écoute de cet album est la couleur donnée par Steve Harris aux claviers et autres nappes de synthétiseurs qu’il va dispenser généreusement tout au long de ces quatre-vingt-deux minutes. Si certaines s’avèrent relativement discrètes, d’autres moins subtiles ont un côté un petit peu désuet et mal dégrossies qui me fait tiquer à chaque écoute (sur "Stratego", "Lost In A Lost World" et "The Time Machine" par exemple). Rien qui vaille la peine de s’agacer ni de cracher sur cette dix-septième copie mais comme on se dit tout, bah je vous dis tout.
Dans le cadre de cette dernière partie de carrière entamée par Iron Maiden depuis maintenant quelques années, je trouve que ce
Senjutsu est un album qui tient particulièrement bien la route puisqu’il se hisse probablement parmi les plus belles réussites récentes des Anglais. Naturellement ces derniers n’ont pas changé leur fusil d’épaule et il faudra pour espérer tomber sous le charme de cet album apprécier les titres rythmiquement peu enlevés prenant soin de tricoter et de s’étirer sur plusieurs longues minutes (à quelques exceptions près) mais si le Heavy Metal à tendance mélodique et progressive ne vous effraie pas nul doute que vous partagerez alors à l’égard de
Senjutsu le même enthousiasme que moi. Certes, il n’est pas l’album sur lequel je vais me tourner en premier lorsque l’envie me prend d’écouter Iron Maiden mais il n’en reste pas moins une sortie particulièrement solide qu’il est toujours agréable de dépoussiérer de temps à autre. Un album qui prouve également qu’Iron Maiden est un groupe toujours dans le coup capable de faire évoluer sa musique tout en continuant à rester pertinent. Bref, on aura mis le temps pour vous en parler mais voilà, c’est fait. L’occasion parfaite pour ressortir ce disque qui le mérite.
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