Il y a quelques leçons à retenir de ce nouvel album de Neurosis.
La première est de ne pas déclarer un groupe mort sans que lui ne l’ait fait. Bien sûr, l’histoire était sale. On pouvait croire à juste titre qu’elle le serait trop pour des musiciens qui ont toujours valorisé une certaine éthique. Mais, à rebours – loin de moi l’idée de me faire passer pour plus malin que je le suis : j’ai moi-même cru à la fin de la formation –, le renouveau après la catastrophe est tout aussi bien une chose dont la formation a fait sa ligne de conduite, transposée de nombreuse fois en musique.
La seconde leçon est de faire taire celles et ceux qui s’amusaient à parler de « Cult of NeurIsis » pour évoquer une scène morne en embrassant le stigmate, dépréciation devenue valorisation. On l’a dit et on ne peut que le répéter tant ce choix irradie sur
An Undying Love For A Burning World, lui donne une part de sa couleur particulière : l’arrivée d’Aaron Turner a été la meilleure option dont on pouvait rêver, son intégration la plus belle manière de continuer sans perdre au passage. Il y a eu de la réflexion, des temps d’échange, des discussions qui dépassent la simple entrée d’une personne au sein de la bande ; on le sent tant les pièces de l’ensemble s’en trouvent modifiées, le tout dépassant ses parties et se transformant.
La troisième leçon est celle d’une humilité que l’on a envie de suivre. Neurosis revient, sans effet d’annonce, en publiant simplement son album car il est prêt – quitte à faire attendre plus que de raison ceux encore attachés au format physique –, laissant chacun se faire son avis. Les réactions ont été fortes ; la formation a déclaré en réponse être touchée par les remerciements passionnés qu’elle a reçus. Je comprends la surprise et le bonheur qui en découle – l’album n’était pas annoncé et il est excellent – mais je n’attendais pas pour ma part une nouvelle œuvre de Neurosis dont je trouvais la discographie cohérente de bout en bout avec son
Fires Within Fires bref, rustre et à sa place comme clap de fin. Ce qu’il est d’une certaine manière, mais seulement d’une phase de Neurosis… qui en aura connu beaucoup.
Puisque, pour aborder enfin de front un album que tout le monde aura déjà écouté et sur lequel autant auront déjà un avis,
An Undying Love For A Burning World marque bien une nouvelle étape dans l’évolution de Neurosis, mettant fin à cette avancée en âge qui faisait l’intérêt de ses albums post
The Eye of Every Storm. On pourrait croire, comme cela a pu être le cas pour moi lors des premières écoutes, que ce virage est dû à la seule présence d’Aaron Turner dont on peut entendre la patte sur certains riffs (et ce, dès le début de « Mirror Deep » et son riff qui pourrait provenir d’un album tardif d’Isis) mais on est ici décidément davantage sur un remaniement de l’ensemble qu’une énergie retrouvée car portée par les épaules d’une seule personne. Le jeu des voix le personnifie à lui seul – d’ailleurs, quel plaisir d’entendre Dave Edwardson sortir de sa tanière ! Une ardeur particulière découle de cette polyphonie, une force à multiples têtes mais dotée d’une seule volonté (le début de « Seething and Scattered », grand moment d'un grand disque ; « Blind »). Cette versatilité est d'autant plus marquante qu'elle joue de contrastes, de chants hargneux, glaireux même sur certains passages, puis doux sur d'autres (« First Red Rays »).
Les guitares sont à l'avenant, offrant des accélérations et une nervosité qu'on n'avait pas entendues chez Neurosis depuis un moment (
A Sun That Never Sets ?) et qui marquent des titres comme « First Red Rays » et « Untethered ». Même les moments en lévitation, finalement plus nombreux qu'on le perçoit au départ pris que l'on est dans les bourrasques, ont une clarté neuve, oxygénante malgré les riffs angoissés et menaçants parsemant l'écoute (« Last Light » et ses rayons tout sauf timides). À ce titre, « In the Waiting Hours » et son arpège n'en finissent plus de me hanter comme le ferait une mélodie réconfortante qu'on fredonne à soi-même pour se bercer. On peut certes déplorer quelques latences mais elles sont rares (la deuxième partie de « Seething and Scattered » ; la toute fin de « Last Light »).
C’est bien le talent de composition qui surnage, présent jusqu’à ces couches d’effets qui enrichissent sans alourdir, nappes sonores rappelant l'époque
Through Silver in Blood – voire la collaboration avec Jarboe – tout en développant leur lexique propre, plus aérien, pur, nettoyé de sa rouille industrielle. Une richesse en dépit d’une violence sous-jacente qui, à elle seule, fait ressentir le discours quasi-politique qui habite
An Undying Love For A Burning World où Neurosis parle de voie perdue, de voie peut-être trop lointaine pour être retrouvée. Où il parle d'un monde en feu et d'amour malgré tout, d'amour qui refuse de mourir. D'un sentiment au-delà de solutions, d'un combat en lui-même, qui fait plus que n'importe quel programme idéologique chiffré et planifié tant il peint ici et maintenant une communauté qui a abandonné tout artefact technologique ou monétaire pour vivre de ses fonctions archaïques, force, intuition, bravoure du cœur et justesse de l'esprit.
Neurosis sonne toujours comme des anarchopunks vivant en autarcie leur idéal, leurs œuvres comme fenêtres sur leur monde (
Fires Within Fires avait déjà été un beau rappel de cela), mais il le fait désormais comme n'étant pas coupé de ce qui l'entoure et des horreurs s'y déroulant (horreurs qui, après tout, ont pu aller jusqu'à se tapir en son sein). D'où un discours plus globalisant, moins centré sur soi, où l'isolationnisme laisse place à un océan d'émotions prêt à déferler sur nous. Cela ne sera sans doute pas suffisant pour éteindre l’incendie qui consume la planète mais bien assez pour se sentir lavé à son écoute. Merci et bon retour dans cet enfer.
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